blockchain neural network concept

Frédérique Carrier

En rétrospective, les cryptomonnaies ont volé la vedette en 2017, comme en témoigne le bond spectaculaire de la valeur du bitcoin, qui a été multipliée par six. En dépit d’un tel intérêt, il nous semble peu probable que les cryptomonnaies remplacent la monnaie fiduciaire, ou traditionnelle. Cependant, la technologie qui sous-tend les cryptomonnaies, la chaîne de blocs, pourrait avoir de vastes conséquences dans de nombreux secteurs et pour les investisseurs à moyen et à long terme.

Progression du chiffrement ?

Les cryptomonnaies utilisent une technologie décentralisée appelée « chaîne de blocs » qui permet aux utilisateurs d’effectuer et de recevoir des paiements et d’entreposer de l’argent de façon anonyme sans qu’un intermédiaire soit nécessaire. Le bitcoin, dont la capitalisation boursière approche celle de McDonald’s, est la plus reconnue et représente plus des deux tiers de la capitalisation boursière des dix principales cryptomonnaies. Compte tenu de son ascension fulgurante et des nouvelles cryptomonnaies qui voient le jour, nombreux sont ceux qui se demandent s’il s’agit de l’avenir de la monnaie.

Malgré l’engouement observé cette année, Eric Lascelles, économiste en chef de RBC Gestion mondiale d’actifs, croit que les cryptomonnaies sont peu susceptibles de remplacer la monnaie traditionnelle à court ou à moyen terme, et ce, pour plusieurs raisons.

Premièrement, contrairement aux monnaies traditionnelles, elles ne constituent pas une réserve de valeur. Après tout, nous détenons des monnaies nationales parce que nous comptons les échanger contre de futurs biens ou services dans une économie soutenue par un système juridique, politique et économique. Les bitcoins ne sont pas créés par une banque centrale, mais par un réseau et des algorithmes, ou instructions d’ordinateur, complexes. Deuxièmement, il n’y a pas de recours en justice : la propriété des cryptomonnaies étant anonyme, la police ne peut poursuivre quiconque en cas de vol ou de piratage.

Cinq principales cryptomonnaiesTop five cryptocurrencies FR

Sources : RBC Marchés des Capitaux, RBC Gestion de patrimoine, CoinMarketCap ; données au 6 novembre 2017

Variation quotidienne en pourcentage du cours du bitcoin (BTC)

Daily change in Bitcoin FR

Sources : RBC Gestion de patrimoine, Bloomberg ; données au 7 novembre 2017

Enfin, leur valeur est à la fois « instable et très imprévisible », comme le montre le graphique ci-dessus.

À long terme, le remplacement complet des monnaies traditionnelles est improbable, selon M. Lascelles, même s’il reconnaît que ce portrait est un peu flou. À l’heure actuelle, les cryptomonnaies ont pour principal avantage de permettre le transfert d’argent non seulement à peu de frais, puisqu’il s’agit d’un système pair à pair qui élimine les intermédiaires, mais aussi sans se faire repérer. De fait, elles peuvent être utilisées pour échapper à la surveillance des transferts d’argent illégaux.

Lascelles présume que les gouvernements interviendront. La Chine a interdit le bitcoin au début de 2017, car certains l’utilisaient pour se soustraire aux contrôles des capitaux et transférer des fonds à l’extérieur du pays. Même dans des pays où il n’y a pas de contrôle des capitaux, les gouvernements voudront probablement suivre la trace des mouvements de fonds aux fins de l’impôt et de la prévention des activités criminelles. Les cryptomonnaies ne permettant pas ce suivi, M. Lascelles s’attend à ce que les gouvernements les réglementent toujours plus étroitement si leur popularité s’accroît. Et à mesure que des pressions accrues seront exercées sur les cryptomonnaies pour qu’elles laissent des traces écrites, le caractère peu coûteux d’un transfert de fonds pourrait aussi s’éroder, réduisant l’attrait de ces instruments, selon lui.

Même sans forcément remplacer les monnaies fiduciaires, les cryptomonnaies pourraient modifier le système économique mondial à mesure que davantage de personnes les utilisent et que davantage de sociétés en émettent, selon RBC Marchés des Capitaux. Une chose est sûre, c’est un domaine qui retient de plus en plus l’attention sur le plan de la politique.

Réaction en chaîne

Bien que les cryptomonnaies aient à surmonter des obstacles pour remplacer l’argent traditionnel, la technologie sous-jacente, la chaîne de blocs, semble très prometteuse et pourrait redéfinir les règles de fonctionnement de plusieurs secteurs, en particulier ceux au sein desquels la tenue de registres occupe une place centrale.

La chaîne de blocs est en fait une base de données, ou un grand livre, gigantesque permettant de gérer une liste sans cesse grandissante de données. C’est un grand livre décentralisé ; il n’est pas tenu ou modifié de façon centralisée par une institution, mais collectivement par les utilisateurs. Tous les « blocs » de données étant cryptés, on ne peut les modifier ou les effacer sans laisser la trace des blocs précédents, car des algorithmes exclusifs sont conçus pour protéger les données. Les données enregistrées semblent donc protégées contre la manipulation et beaucoup plus difficiles à pirater.

En raison de son caractère décentralisé, la chaîne de blocs est considérée comme moins sujette aux erreurs. De fait, elle rend de nombreux aspects de la tenue de dossiers plus simples et plus sûrs, tout en réduisant grandement la paperasserie et les coûts. Il s’agit d’une solution potentielle aux bases de données complexes et difficiles à tenir à jour.

À des fins d’illustration, la chaîne de blocs pourrait être utilisée pour conserver l’historique d’une voiture, incluant les données sur l’achat initial, le kilométrage et l’endroit où la voiture a été conduite, ainsi que les réparations effectuées, ce qui réduirait grandement les risques liés à l’achat d’une voiture usagée.

La chaîne de blocs et RBC

Le secteur des services financiers est l’un des meneurs en matière d’évaluation du potentiel de la chaîne de blocs, et RBC en est un bon exemple. Tout en soulignant que la technologie n’en est qu’à ses débuts, le chef de la direction de RBC, Dave McKay, a affirmé dans une entrevue accordée à Reuters que la chaîne de blocs, en contournant un tiers centralisé, peut permettre de réduire les frictions et de développer le réseau des paiements et transferts bancaires de façon plus facile et plus souple que les systèmes actuels. Il croit que la technologie jouera sans doute un rôle important dans l’évolution du secteur, transformant la façon dont l’argent circule et est entreposé.

RBC, à l’instar de nombreuses banques, a expérimenté la chaîne de blocs dans ses divisions des services aux particuliers et aux entreprises, et des marchés des capitaux. La banque a récemment annoncé la mise en œuvre d’un grand livre sous-jacent fondé sur la chaîne de blocs pour les paiements transfrontaliers entre les États-Unis et le Canada. Les résultats du projet pilote sont minutieusement examinés par la direction, qui est pleinement consciente de la nécessité de clarifier les questions juridiques, réglementaires et de sécurité, notamment en matière d’applicabilité et de réversibilité des transactions. Entre autres utilisations, la technologie pourrait aider les banques à satisfaire aux exigences réglementaires quant à la connaissance des clients et à appliquer les règles contre le blanchiment d’argent.

Avec le temps, si la chaîne de blocs peut contribuer à accroître l’efficacité des banques et à réduire leurs coûts, elle pourrait aussi mettre à rude épreuve les systèmes de paiement coûteux, comme les transferts bancaires et les paiements par carte de crédit.

Maillons de la chaîne

La chaîne de blocs est également utilisée hors du secteur bancaire. Le cabinet-conseils PwC estime qu’elle pourrait entraîner des économies annuelles de l’ordre de 5 à 10 G$ sur le plan de la réassurance, en contribuant à améliorer le traitement des données et le règlement des réclamations et à réduire les fraudes. Les principales bourses et chambres de compensation testent également cette technologie.

En dehors des services financiers, les services publics pourraient faire un usage important de la technologie de la chaîne de blocs pour remplacer leurs réseaux administratifs actuels coûteux qui exigent souvent une contribution humaine pour l’alimentation de nombreuses bases de données. Parmi les applications envisagées par PwC figurent la négociation d’énergie de pair à pair (en gros et au détail) ainsi que l’établissement des relevés et des factures de consommation d’énergie.

De nombreux projets sont également en cours pour expérimenter la technologie à des fins de logistique et de gestion de la chaîne d’approvisionnement. Par exemple, des détaillants testent la technologie pour assurer un suivi de la provenance et de la sécurité des biens qu’ils vendent.

Débloquer la chaîne
Écosystème de la chaîne de blocs : il est difficile d’investir directement dans la chaîne de blocs

Blockchain ecosystem FR

Source : RBC Gestion de patrimoine

Les sociétés cotées dont les activités sont liées exclusivement à la chaîne de blocs sont très peu nombreuses et ont rarement des antécédents bien établis, ce qui en fait des placements risqués. Les principaux utilisateurs de la chaîne de blocs qui ont des modèles d’affaires éprouvés sont des choix plus judicieux, même si leurs bénéfices sont peu susceptibles d’être influencés par la technologie pour l’instant.

Les investisseurs qui souhaitent investir dans cette technologie prometteuse pourraient aussi se tourner vers les consultants en informatique, qui sont chargés de sa mise à l’essai ou de son intégration. Les fournisseurs de matériel, comme les fabricants des unités centrales utilisées pour générer les cryptomonnaies, pourraient offrir une solution de rechange, bien qu’ils aient déjà connu une forte progression. Les sociétés en bonne position pour profiter de la mise en œuvre réussie de cette nouvelle technologie sont également des choix possibles, même si plusieurs autres facteurs devraient déterminer le rendement du cours de leurs actions à court terme.

Il est encore trop tôt pour évaluer les répercussions de cette nouvelle technologie. Davantage de tests devront être réalisés, car la sécurité de la chaîne de blocs pourrait encore se révéler compromise par les pirates informatiques du futur. En outre, l’évolutivité de la technologie n’a pas encore été testée et, comme il s’agit d’une solution informatique énergivore, sa diffusion pourrait encore être limitée par la capacité actuelle du réseau. En raison toutefois de son potentiel, cette technologie mérite d’être surveillée de près, et c’est ce que nous prévoyons faire.


Déclarations exigées
Ressources pour les recherches

Déclaration sur les analystes non américains : Frédérique Carrier, une employée de Gestion de portefeuille Banque Royale du Canada (U.K.) Limitée, une société étrangère affiliée de RBC Gestion de patrimoine - États-Unis, a participé à la préparation de cette publication. Cette personne n'est ni inscrite ni qualifiée en tant qu'analyste de recherche auprès de la Financial Industry Regulatory Authority («FINRA») et ne peut pas être assujettie au Règlement 2241 de la FINRA, qui régit les communications avec les sociétés touchées. , les apparitions publiques et les opérations sur titres dans les comptes des analystes de recherche.