Art et culture

Isuma représentera le Canada à la Biennale de Venise en 2019


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cast crew from Maliglutit Searchers set 2016

Credit: AJ Messier

C’est la mi-janvier à Igloolik. Le soleil vient tout juste de réapparaître – créant une subtile lueur bleue sur la neige qui s’étend à l’infini. Zacharias Kunuk était en train de lire au sujet des canaux de Venise. « Je n’y suis jamais allé... L’endroit le plus proche où je sois allé, c’est Cannes », dit-il au cours d’une conversation téléphonique ponctuée de grésillement. « En mai, c’est l’été là-bas. Ici, en mai, nous nous déplaçons encore en motoneige sur la glace. »

Kunuk vient d’apprendre qu’Isuma, le collectif inuit de réalisation et de production vidéo qu’il a fondé en 1990 avec Norman Cohn, Paul Apak Angilirq (1954-1998) et Pauloosie Qulitalik (1939-2012), représentera le Canada à la 58eexposition internationale d’art – La Biennale di Venezia, en 2019.

vintage photo Isuma Inuit filming collective

Credit: Isuma Distribution International

Pour la première fois, les visiteurs du pavillon du Canada – un pavillon qui bénéficie de l’appui de RBC Fondation – pourront voir de l’art inuit dans le cadre de l’événement qu’on qualifie d’« Olympiques du monde de l’art contemporain ».

« Nous avons été très heureux d’apprendre que nous avions été sélectionnés, ajoute M. Kunuk. Nous faisons un travail de pionniers dans ce domaine depuis 30 ans, et donc le moment ne pourrait être mieux choisi. »

Un espace culturel des plus fertiles

L’œuvre créée au cours de ces trois décennies par Isuma – mot qui signifie « penser ou être attentif » en inuktitut – vise à combler un vide que M. Kunuk et les autres cofondateurs d’Isuma ont perçu à l’époque.

Lors de ses premiers voyages « dans le sud » (c’est-à-dire, essentiellement, n’importe où en dehors des territoires nordiques), M. Kunuk a trouvé un désert. Non pas l’espace infini de la toundra du Nord, mais un lieu où les mots étaient confus et impénétrables pour un locuteur de l’inuktitut – un lieu où le peuple inuit, son peuple, n’avait pas de voix et où les récits millénaires des Inuits semblaient disparaître de plus en plus à mesure qu’on s’éloignait vers le sud.

Il a voulu changer cette situation – en faisant entendre sa voix et celle de son peuple.

« Lorsque nous avons quitté notre territoire, il y a 50 ans, nous avons vu des films pour la première fois – et nous avons pensé que ces images venaient des dieux, dit M. Kunuk. Nous ignorions qu’il y avait une caméra et une foule de gens travaillant derrière celle-ci. »

Avec le temps, cette technique s’est révélée être le moyen tout indiqué pour transmettre les récits dont ce peuple était porteur – et non seulement pour les transmettre, mais aussi pour les recréer.

« Dans notre culture, il n’y avait pas de papier ni de crayon pour dire notre histoire, poursuit-il. Lorsque nous avons découvert la caméra, nous avons réalisé que c’était l’outil idéal. »

Zacharias Kunuk headshot

Zacharias Kunuk. Credit: AJ Messier

Atanarjuat, la légende de l’homme rapide, le succès fracassant qui a fait connaître le collectif, a remporté la Caméra d’or à Cannes et six prix Génie, dont celui du Meilleur film. Par la suite, les films, documentaires et émissions de télévision du collectif – dont Nunavut (Notre Terre), Maliglutit (Traqueurs), Hunting With My Ancestors et Le Journal de Knud Rasmussen – ont remporté de nombreux prix au Festival international du film de Toronto et au Festival du film de Sundance, entre autres.

Souvent tournés en inuktitut, les films d’Isuma font appel à des membres de la communauté locale pour filmer ou produire les œuvres, ou pour y tenir des rôles.

« Au fil des ans, un plus grand nombre d’Inuits se sont mis à travailler dans le domaine de la production cinématographique, dit M. Kunuk. À nos débuts, nous étions les seuls. Ça a été très difficile – il a fallu créer notre propre plateforme. »

Une vaste collection des œuvres produites par Isuma, dont des milliers d’heures de métrage non monté et d’entretiens avec des aînés inuits, est réunie dans les archives d’Igloolik Isuma, maintenant conservées dans la collection de Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada.

arctic scene with man from The Journals of Knud Rasmussen

Credit: Isuma Distribution International

Représenter le Canada à Venise

L’an prochain, à l’occasion de La Biennale di Venezia, Norman Cohn et Zacharias Kunuk raconteront l’histoire du peuple inuit et décriront la place qu’il occupe au sein du Canada.

« Pour nous, représenter le Canada à cet événement, c’est aussi y aller en tant que représentants des Inuits, et en tant que témoins de l’histoire difficile des peuples indigènes du Canada – ainsi que de l’évolution qui ressort du fait que des institutions canadiennes peuvent maintenant choisir un tel ensemble d’œuvres pour représenter le pays à une manifestation internationale, dit M. Kunuk. Ce que nous faisons, ce n’est pas porter le drapeau aux Olympiques, c’est dire la vérité au sujet d’une histoire marquée par de grandes difficultés, mais qui, de toute évidence, laisse maintenant place à autre chose, puisque nous sommes toujours là. »

Corrie Jackson, première conservatrice, RBC, ajoute : « Le soutien qu’apporte RBC à la Biennale de Venise reflète son engagement plus vaste à promouvoir les œuvres d’artistes canadiens et à offrir à ceux-ci des occasions de progresser dans leur carrière et de se faire connaître de nouveaux publics. Nul doute que la présentation du point de vue unique et du processus collectif d’Isuma aura pour effet, à Venise, de faire mieux comprendre aux milieux artistiques du monde entier le large éventail de récits et de points de vue qui définissent l’art contemporain canadien. »

« La participation d’Isuma à la Biennale de Venise constituera également la première présentation d’art inuit au pavillon du Canada, déclare Marc Mayer, directeur général du Musée des beaux-arts du Canada. L’œuvre collaborative que présenteront MM. Kunuk et Cohn lors de la prochaine Biennale de Venise suscitera, j’en suis certain, des réflexions qui inspireront le monde international de l’art. »

Une notion radicale

Norman Cohn est le seul membre non inuit du collectif. Ce Canadien né à New York a vu le travail de Zacharias Kunuk à la fin des années 1980. Découvrant un « frère » dans les récits que l’Inuit tentait de raconter, il a fait le long voyage jusqu’à Igloolik afin de le rencontrer. Depuis, vivant dans l’Arctique, il a pu y constater les effets de la colonisation européenne.

« Nous représentons le Canada à la Biennale avec une voix qui est celle des colonisés, et je crois que pour tous ceux qui réfléchissent à cette situation, il s’agit d’un moment très spécial, dit-il. C’est un moment spécial pour Zacharias et pour ses ancêtres qui ont été colonisés. »

Lorsqu’on lui demande s’il pense que le travail d’Isuma pourra être compris par des gens d’autres pays qui ne connaissent pas nécessairement l’histoire du Canada, M. Cohn parle du caractère universel de l’aventure humaine que raconte le collectif.

 « À une époque où les réfugiés affluent en Europe, où un certain chaos règne dans le monde et où des nouvelles bidon nous arrivent de multiples provenances, il est très difficile de comprendre les expériences par lesquelles passent les autres êtres humains, et il m’apparaît donc particulièrement pertinent que notre œuvre accède, par l’intermédiaire de Venise, à des plateformes mondiales. »

Cohn précise que la vidéo est un outil très approprié pour communiquer les émotions et l’expérience humaines. Cela en fait un moyen idéal pour raconter des récits qui n’ont jamais été rédigés, ni imprimés dans des livres, ni stockés sur un disque dur.

Il décrit le travail d’Isuma comme une exploration de l’ensemble de la communauté humaine, de l’oppression et de la suppression, de l’aventure de l’humanité, de la mémoire et de l’oubli.

« Quand vous regardez nos films, une chose devient extrêmement claire dans votre esprit : les Inuits sont tout simplement des êtres humains comme vous et moi. Cela peut sembler une évidence, mais on peut difficilement dire une chose plus radicale. »