Art et culture

Le prix Taylor RBC : être à l’écoute de sept plumes perdues


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Tanya Talaga a été nommée lauréate du prix RBC Taylor 2018 avec son livre non romanesque Seven Fallen Feathers: Racism, Death and Hard Truths in a Northern City.

Noreen Taylor and winner Tanya Talaga receiving Taylor Prize

Tanya Talaga est l’auteure de l’essai Seven Fallen Feathers: Racism, Death and Hard Truths in a Northern City (House of Anansi Press) qui lui a valu le prix Taylor RBC 2018. Elle est probablement l’une des seules lauréates de ce prestigieux prix du domaine littéraire non romanesque qui aurait préféré ne jamais avoir à écrire son livre.

Mme Talaga, qui est également journaliste au Toronto Star, a reçu son prix, accompagné d’une bourse de 30 000 $, lors d’un déjeuner-gala qui a eu lieu à Toronto. Dans son discours de remerciement, elle a indiqué sentir le besoin d’écrire ce livre « pour plusieurs raisons : les sept plumes perdues que sont Jethro Anderson, Curran Strang, Paul Panacheese, Robyn Harper, Kyle Morrisseau, Jordan Wabasse et Reggie Bushie ».

Dans Seven Fallen Feathers, l’auteure se penche sur les difficultés que vivent les Autochtones, tout particulièrement les jeunes, sous l’angle de sept vies perdues à Thunder Bay. Tout a commencé par une série de reportages que Mme Talaga a réalisés en 2011 dans cette ville du Nord de l’Ontario pour le Toronto Star.

En marge des élections fédérales, la journaliste s’était rendue dans cette région pour écrire un article sur le faible taux de participation des Autochtones. Lors d’une entrevue avec Stan Beardy, grand chef de la Nation nishnawbe-aski de l’époque, son attention s’est tournée vers sept jeunes disparus. Le grand chef Beardy éludait ses questions : il ne voulait pas parler de vote, mais bien de Jordan Wabasse.

« Dès que je lui posais une question, il répondait que Jordan était porté disparu depuis 70 jours, explique Mme Talaga aux invités. Au bout d’un moment, j’ai retiré mon chapeau de journaliste persistante venue de Toronto et je me suis rappelé qui j’étais et où j’étais. J’avais devant moi le grand chef de 49 Premières nations, et il essayait de me dire quelque chose. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à écouter. »

D’histoires comme celle-là est né un livre déchirant, qui parle des effets du traumatisme intergénérationnel qu’ont vécu les Autochtones du Canada à cause de traités non respectés, des ratés de la justice, du système de protection de la jeunesse et des pensionnats indiens. Le livre étale au grand jour les ratés du Canada.

Lorsque Seven Fallen Feathers s’est classé parmi les finalistes du prix Taylor RBC, le jury l’a décrit comme « un “J’accuse” destiné à tous les Canadiens, une lettre ouverte qui révèle comment nous contribuons, par nos actions ou par notre inaction, aux suicides et à la désolation dans les communautés autochtones du pays ».

« À RBC Gestion de patrimoine, nous sommes fiers d’appuyer les arts et les artistes de tous genres depuis longtemps, a déclaré Vijay Parmar, président de RBC Phillips, Hager & North Services-conseils en placements inc.  Nous sommes conscients du rôle essentiel que jouent les arts dans nos vies et au sein de nos collectivités, où qu’elles soient, dans un pays diversifié comme le nôtre.

À titre de commanditaire principal du prix Taylor RBC destiné aux œuvres littéraires non romanesques canadiennes, nous sommes heureux de participer à la promotion de ces auteurs talentueux qui font connaître notre histoire. »

RBC Taylor Prize 2018 Vijay Parmar speech

Vijay Parmar à l'hôtel King Edward, Toronto.

L’auteure et journaliste nous a fait part de ses impressions sur sa victoire du prestigieux prix Taylor RBC, sur le rôle des textes non romanesques dans le contexte actuel et sur l’importance de l’écoute.

Félicitations pour votre victoire. Vous devez être encore excitée !

J’étais très surprise, mais aussi très honorée. Les autres finalistes, MM. Bown, Maskalyk, Wallace et Coleman, sont de grands auteurs qui ont écrit des livres magnifiques. Ensemble, nous avons des voix si variées. Je ne m’attendais pas du tout à gagner.

Vous avez passé des années à documenter cette situation. Pourquoi avoir écrit un livre à ce sujet maintenant ?

Je savais que j’écrirais un livre là-dessus un jour, mais la vie en a décidé autrement. J’avais un horaire chargé et je devais élever seule mes deux enfants, qui étaient trop jeunes à l’époque. Sur le plan émotif, je devais attendre d’être au bon endroit au bon moment pour entreprendre ce projet et m’y consacrer à fond. Lorsque je me suis sentie prête et que je me suis entretenue avec le grand chef de la Nation nishnawbe-aski, Alvin Fiddler, je lui ai présenté mes excuses pour ne pas avoir commencé à écrire ce livre dès 2011 ; il a répondu : « Tel n’était pas votre destin. Vous n’étiez pas prête. Mais maintenant, vous l’êtes. » En l’espace d’un an, le livre était fin prêt. L’échéance était très serrée pour que le lancement coïncide avec le 150e anniversaire du Canada et le 50e anniversaire de la maison d’édition, House of Anansi.

Quiconque a emprunté les routes du Nord de l’Ontario ou d’ailleurs au pays sait que le Canada est très vaste et très diversifié. Comment faites-vous pour écrire un récit qui suscite l’intérêt du public au-delà de cette région ?

C’est plutôt facile, parce que c’est un récit sur des familles qui aiment leurs enfants. C’est une histoire qui parle des enfants, des adolescents et des jeunes adultes, mais aussi de leurs communautés. Ce sont des thèmes qui touchent tout le monde. Compte tenu de ce qui est arrivé à ses enfants, Thunder Bay est un microcosme du pays tout entier. Quand on pense à Colten Boushie ou à Tina Fontaine, ou à toutes ces femmes et jeunes filles autochtones qui sont portées disparues, on pense aussi aux ratés de la justice, au traumatisme intergénérationnel et à ces enfants qui ont été retirés de leurs familles et de leurs foyers.

Dans votre discours de remerciement, vous avez raconté que c’est seulement lorsque vous avez commencé à écouter que vous avez pris conscience de la vérité. La société parle sans cesse d’identité. Compte tenu de tous les moyens dont elle dispose pour s’exprimer, on peut se demander si les gens prennent vraiment le temps d’écouter.

Les histoires les plus importantes font partie du domaine non romanesque parce qu’elles racontent la vérité. À mon avis, la vérité mérite d’être entendue. Les cas qui nous concernent découlent de l’indifférence à l’égard des Autochtones et de ce qui se passe au Canada ; comme on peut le voir, cette même indifférence donne lieu à une forme de violence.

Avons-nous commencé à écouter ?

L’écoute est une bonne chose. C’est une première étape.

Pensez-vous écrire un autre livre ?

J’aimerais bien, oui. J’ai toujours voulu être écrivaine, mais je suis devenue journaliste pour des raisons pécuniaires. C’est une chance que de gagner sa vie en faisant ce qu’on aime.

Les membres du jury m’ont dit qu’en regardant la liste des finalistes, ils arrivent à la conclusion que le domaine littéraire au Canada est pratiquement arrivé à maturité. Qu’en pensez-vous ? Le Canada a-t-il trouvé sa voix ?

Je crois qu’il y arrive.

RBC Taylor Prize 2018 Judges

Membres du jury: Anne Giardini, James Polk et Christine Elliott.

Le domaine non romanesque peut-il contribuer à cette démarche ?

Je l’espère ; c’est la vérité. Étonnamment, le nombre de « succès en librairie » à l’échelle nationale est vraiment faible au Canada, mais j’imagine que les lecteurs apprécient les histoires qu’ils lisent. J’imagine aussi qu’ils aiment lire la vérité, car c’est ce qu’on trouve dans les livres non romanesques.

En quoi est-il important d’encourager les jeunes auteurs de livres non romanesques ? J’ai appris que vous avez été jumelée à quelqu’un dans le cadre du programme Mentorat d’auteurs émergents Prix Taylor RBC.

Elle s’appelle Stephanie Harrington. C’est une auteure formidable qui habite à Victoria. Ses récits portent sur sa situation personnelle. Elle parle de ses expériences et de celles de sa famille par rapport au problème de dépendance de son frère. Elle fait un travail formidable, mais difficile. Je la trouve courageuse et j’aime tout ce qu’elle a écrit jusqu’à présent. J’ai rencontré les quatre autres auteurs émergents. Ils ont tous une plume magnifique et leur message mérite d’être lu. Je suis ravie de voir RBC appuyer ces auteurs dans le cadre d’un bon programme où tout le monde travaille en équipe. À ma connaissance, c’est le seul programme du genre au Canada.

RBC Taylor Prize Vijay Parmar Noreen Talor Valerie Chort

Vijay Parmar, Noreen Taylor et Valérie Chort