Art et culture

Prix Taylor RBC 2019 : Kate Harris parle du caractère « sauvage » de son voyage sur la Route de la soie


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kate harris winner 2019 taylor prize image by tom sandler

Dans le prologue de l’œuvre de non-fiction de Kate Harris qui a remporté en 2019 le prix Taylor RBC, nous faisons la connaissance de l’auteure canadienne et de sa compagne de voyage sur la Route de la soie, un voyage au cours duquel les deux jeunes femmes ont tenté, à la faveur de l’obscurité, de contourner un point de contrôle militaire afin d’entrer au Tibet.

C’est un moment de tension. Leurs vélos, chargés de tout le nécessaire pour un voyage de dix mois, sont jetés précipitamment dans un fossé lorsque des lueurs de lampes de poche font craindre à Mme Harris que ce périple se termine dans une prison chinoise. Le Canada, son chez-soi, lui semble à une distance infinie. Désorientée, elle a regardé vers le ciel, où les étoiles « refusaient de se conformer à leurs schémas habituels ».

Le lecteur retient son souffle à la mention des étoiles ; la quête d’un univers familier, ou d’un sentiment d’être chez soi, semble omniprésente dans le livre de Mme Harris, intitulé Lands of Lost Borders : Out of Bounds on the Silk Road (Knopf Canada).

« Une très large part de tout cela était la recherche d’une façon d’être chez moi dans un monde qui, à bien des égards, semble offrir moins de possibilités – mais qui, pour ceux qui savent où regarder, conserve une forte capacité d’étonner et d’émerveiller, ainsi qu’un caractère sauvage », a déclaré Mme Harris quelques instants après s’être vu décerner le prix Taylor RBC assorti d’une somme de 30 000 $ pour son récit de voyage. « Je me suis créé un chez-moi dans le processus d’écriture de ce livre. »

Out of Bounds on the Silk Road a été sélectionné parmi plus de 115 ouvrages de non-fiction. Les autres ouvrages finalistes de cette année étaient Just Let Me Look at You, de Bill Gaston ; Jan in 35 Pieces, de Ian Hampton ; All Things Consoled, d’Elizabeth Hay ; et Mamaskatch, de Darrel McLeod.

Les membres du jury ont écrit : « Forte de son point de vue d’étudiante de l’histoire de la science, d’exploratrice et d’aventurière, Kate Harris présente une vision du monde unique qui rompt avec les approches courantes et explore la nature des frontières. »

« Tout comme le défunt Charles Taylor, nous croyons que les histoires vraies, lorsqu’elles sont bien racontées, peuvent nous mettre en contact les uns avec les autres et nous permettre de mieux nous connaître, déclare Vijay Parmar, président, RBC PH&N Services-conseils en placements. Les arts jouent un rôle important dans l’enrichissement de nos collectivités et de nos cultures, et RBC Gestion de patrimoine a à cœur depuis longtemps de soutenir les arts sous toutes leurs formes, notamment par des investissements. »

Désignée lauréate au cours d’un gala qui s’est tenu sur l’heure du lunch à Toronto, Mme Harris a parlé du rôle que jouent les œuvres de non-fiction en faisant entendre des voix canadiennes. Le texte de cette entrevue a été modifié et condensé.

Félicitations pour ce prix, Mme Harris. Avez-vous eu l’occasion de lire les autres ouvrages en lice ?

Oui ! Ce sont des histoires extraordinaires écrites par des auteurs formidables qui, bien que vivant dans des endroits très différents, ont en commun une passion pour la langue et la découverte. Et la seule découverte qui compte vraiment, c’est celle de qui nous sommes comme personnes, de notre place dans le monde et de notre contribution, par de petits gestes de toutes sortes, à créer un monde meilleur.

Dans un contexte d’aventure comme celui que vous décrivez, comment maintenez-vous un équilibre entre l’expérience des événements et le regard que vous tournez vers l’intérieur ?

Je crois que cet équilibre est surtout l’expression des moments de tranquillité du voyage, au cours desquels je pouvais repenser à ce que j’avais vu et au sens qui s’en dégageait pour moi. Quand on voyage, on est sans cesse bombardé par des sensations. Tout est constamment nouveau, inédit. Sur le moment, tout semble étonnant. Il est difficile de savoir immédiatement ce qu’on conservera de ces instants – ce qui changera notre vie et notre vision des choses. Le livre est largement un reflet de ce processus.

Est-ce que les raisons qui vous ont amenée à écrire ce récit vous poussent maintenant à écrire autre chose ?

Effectivement. Terminer ce livre m’a profondément libérée. J’avais tellement douté en cours de route. Je savais que je pouvais écrire, phrase après phrase, au sujet de ce que nous vivions. Mais je ne voulais pas écrire ce type de livre – un livre disant « Nous sommes allées ici, nous avons fait ceci, nous avons vu cela ». J’aspirais à écrire quelque chose qui soit de l’art. Je voulais dire des choses différentes à des gens différents… parler de réalités plus vastes, comme notre place dans l’ordre des choses, la réalité de gens qui vivent sur une planète minuscule dans un univers immense que nous n’avons pas encore commencé à cartographier.

Un peu comme pour le voyage, vous vouliez faire quelque chose d’un peu différent – et comportant une large part d’inconnu.

Entreprendre un tel voyage, c’est très différent de partir deux semaines en sachant qu’on reviendra bientôt à nos priorités et à nos préoccupations habituelles, ainsi qu’à notre liste de choses à faire. Un projet de livre, c’est quelque chose de similaire. Cela consiste à s’immerger profondément et à s’engager durablement dans un effort de compréhension de quelque chose de nouveau au sujet du monde ou de soi-même – quelque chose dont on n’avait pas conscience auparavant. Et l’acquisition d’une telle compréhension exige de la détermination. Lorsque j’ai fini d’écrire le livre, je me suis dit à moi-même : « C’est une chose que je ne referai jamais. » Mais maintenant, je ressens de nouveau un fort désir de m’engager dans ce genre de recherche par l’écriture.

Vous avez dit qu’écrire dans la maisonnette en rondins où vous vivez avez votre partenaire à Atlin, en Colombie-Britannique, c’était comme faire une maîtrise en beaux-arts en autodidacte.

Il m’a fallu cinq ans pour écrire le livre, dont trois pour trouver ma voix en tant qu’écrivaine et découvrir l’histoire que j’avais à raconter. J’avais pensé au départ que tout serait fini en un an. J’ai écrit de la façon dont je savais écrire, soit commencer au début et continuer jusqu’à la fin, mais le résultat était sans vie. Je ne voulais pas mettre mon nom là-dessus. Quelqu’un m’a dit : « Un premier livre, on n’en écrit qu’un seul. » Je ne voyais pas l’écriture d’un livre comme une fin en soi. Je voulais écrire un livre dont je serais fière.

Comment voyez-vous le fait de recevoir ce prix ?

En un sens, j’aimerais pouvoir me dire que je n’ai pas besoin de recevoir de telles confirmations. Mais en réalité, c’est important. C’est particulièrement vrai dans le cas d’un récit de voyage dans une région comme la Route de la soie, car je crois que le lecteur littéraire moyen ne serait probablement pas attiré par ce livre. Un prix de ce genre est un message – à mon intention, mais aussi, je l’espère, à l’intention d’autres gens. Ce message est que le livre est plus important que ce qu’on pourrait penser au premier regard. Je m’attendais à voir le livre sombrer dans l’oubli aussi vite qu’une roche sombre dans un étang. En tant qu’écrivain, on essaie d’écrire le meilleur livre possible. Voir que ce qu’on a créé est apprécié par un jury et des lecteurs d’une telle qualité, c’est très stimulant.

Quel rôle les œuvres de non-fiction jouent-elles pour ce qui est de faire entendre des voix canadiennes ?

Elles jouent un rôle extrêmement important. J’ai écouté une allocution de Darrel récemment lors d’un événement. Il a écrit un livre très beau, mais bouleversant. Cela a dû être un processus ardu, car il évoque la vie difficile qu’ont eue tant de gens dans ce pays, particulièrement les Autochtones. Le fait qu’il ait pris la plume pour en parler et qu’il ait communiqué ces choses est un cadeau incroyable. Son livre parle à des gens qui, habituellement, ont été absents des œuvres littéraires, et il leur fait sentir qu’une guérison est possible.

Parlons de la non-fiction en tant que forum ouvert.

Nous avons besoin d’entendre une diversité de voix. Chaque histoire individuelle est un apport précieux. La non-fiction enrichit le lecteur par son authenticité, par le fait qu’elle raconte des choses qui se sont produites dans le monde réel qui nous entoure. J’aime penser qu’à la lecture de mon livre, des jeunes femmes réaliseront qu’elles peuvent faire des choses qu’elles croyaient impossibles. J’aime penser qu’en lisant le livre d’Elizabeth Hay, des gens se sentiront moins seuls face aux difficultés des relations avec leurs parents et les autres membres de leur famille, et face à la difficulté de dire au revoir. Et cela s’applique aussi au livre de Bill Gaston. La non-fiction crée de telles rencontres de cœur à cœur avec des auteurs, des rencontres extrêmement précieuses qui donnent de l’expansion à notre vie.