Art et culture

Prix Taylor RBC: John Stackhouse s’entretient avec Noreen Taylor d’héritage littéraire


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noreen taylor with kate harris taylor prize recipient in page

Nous n’accordons pas suffisamment d’attention à nos histoires. Le regretté Charles Taylor, journaliste, auteur et essayiste ayant donné son nom au prix Taylor RBC, s’en désolait dans la préface de son essai Six Journeys: A Canadian Pattern, un hommage discret à six Canadiens d’exception.

« Charles trouvait que les Canadiens n’étaient vraiment pas doués pour célébrer leurs héros », explique Noreen Taylor, fondatrice du prix Taylor RBC, présidente du conseil de la Fondation Charles Taylor et veuve du grand penseur. Selon Charles Taylor, qui a travaillé comme reporter dans une cinquantaine de pays et qui est l’auteur de cinq ouvrages, cette lacune était peut-être attribuable au fait que le Canada n’avait jamais connu de révolution, cette machine à créer des héros.

Pendant 20 ans, le jury du prix Taylor RBC s’est donc employé à retrouver ces héros nationaux. Ce faisant, il a contribué à l’établissement de références en littérature canadienne non romanesque, a fait entendre la voix des auteurs et a mis au jour des histoires essentielles qui définissent la diversité propre à notre réalité nationale.

Pour souligner ce 20e anniversaire, John Stackhouse, premier vice-président, Bureau du chef de la direction, à RBC s’est entretenu avec Noreen Taylor de la création du prix et de son impact sur la littérature non romanesque au pays.

À notre époque numérique où la vie défile à un rythme effréné, comment faire pour raconter le mieux possible nos histoires nationales, pour les partager, les graver dans nos mémoires?

Il faut d’abord se demander si nous souhaitons lire nos histoires, les connaître. Encore hier, je parcourais la préface de Six Journeys. Charles essayait de trouver ces histoires et il se désolait, à juste titre, que nous n’y accordions pas suffisamment d’attention. Et c’est encore le cas. Nous devons surmonter notre réticence à raconter nos histoires et chanter les mérites de nos héros, parler de ce pays que nous aimons tant et de sa place fragile dans le monde.

Pourquoi ne sommes-nous pas doués à cet égard?

Nous manquons de pratique. Regardez la littérature canadienne. Ce n’est qu’avec The Double Hook (Sous l’œil de coyote) de Sheila Watson que l’on commence à raconter des histoires qui se passent au Canada. Stephen Leacock écrit ses Sunshine Sketches depuis Orillia, en Ontario, mais son récit se déroule dans une ville fictive des États-Unis. Les histoires n’étaient pas mises en scène au Canada, parce que le Canada n’était pas un marché assez grand pour réaliser de bonnes ventes par la suite. Northrop Frye disait que la littérature canadienne devait refléter ce qui se passait sur la scène artistique, dans les années 1920. Par conséquent, quand les membres du Groupe des Sept ont revendiqué leur appartenance au Canada, il a souhaité que notre littérature en fasse autant. Cela ne s’est pas concrétisé du jour au lendemain, mais nous y avons travaillé. Nous avons investi dans le Conseil des arts du Canada. Nous avons mis sur pied l’Office national du film du Canada. Et nous avons commencé à intégrer à nos politiques la nécessité de pouvoir raconter nos histoires. Je crois que c’est ce qui a permis la percée d’auteurs comme Carol Shields, Margaret Atwood, Tim Findley — plusieurs grandes plumes ont émergé de cette période et ont créé un corpus narratif impressionnant pour une petite population comme la nôtre. Nous sommes très forts en matière de récit. Mais, est-ce que ces personnes sont reconnues comme des héros ? Pas encore.

Voulez-vous dire que nous serions meilleurs pour raconter des histoires fictives que pour relater des histoires vraies?

Nous connaissons mieux nos auteurs de fiction que nos essayistes. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le prix a été créé — nous devions faire connaître davantage ces histoires vraies qui nous sont racontées.

Au sein de la génération qui nous précède, il y avait des auteurs qui racontaient les exploits de nos héros canadiens. Je pense à Pierre Berton, à Michael Bliss et à Peter C. Newman. Que s’est-il passé à votre avis?

Ces auteurs étaient à la télévision, ils avaient des émissions et ils jouissaient d’une reconnaissance considérable. Lorsque l’un d’eux publiait un ouvrage, sa popularité contribuait beaucoup à en faire mousser les ventes. L’essai comme genre littéraire était alors à son apogée. Par la suite, les règles du jeu ont changé. Sur l’ensemble des subventions accordées par le Conseil des arts, je serais curieuse de savoir combien ont été attribuées à des auteurs de fiction par rapport aux auteurs d’œuvres non romanesques. Je suis consciente qu’on cherchait alors à développer notre littérature de fiction, ce qu’on a d’ailleurs réussi. Ce faisant, je crois qu’on a aussi amorcé le déclin que l’on constate chez nos médias traditionnels ; on a mis fin à cette convergence des écrits. La presse écrite en souffre toujours. Les journaux d’aujourd’hui comptent à peine une dizaine de pages. Nous avons cessé de parler de nos héros, de les faire connaître.

Comment avez-vous rencontré Charles?

C’était un rendez-vous arrangé. Je venais tout juste de sortir d’un divorce plutôt difficile, et un ami à moi, un auteur, m’avait invitée à venir chez lui pour faire la connaissance de Charles. Et j’ai accepté. Apparemment, nous avons compris en quelques secondes seulement que nous étions faits l’un pour l’autre. J’étais la fille dont son père et sa mère avaient toujours rêvé pour lui. De son côté, c’était certainement l’homme dont ma mère avait rêvé pour moi.

De quelle manière?

Nous cherchions tous les deux à fuir nos origines. Charles était allé jusqu’en Chine pour s’affranchir de son titre d’héritier du 2489, Bayview Avenue (le domaine des Taylor). Et je ne voulais pas devenir Mademoiselle Forest Hill. Nous avions beaucoup en commun.

En quelle année était-ce?

En 1981.

Et quand Charles a-t-il appris qu’il allait mourir?

Deux semaines après notre mariage. Il avait une verrue à la cuisse. Cela faisait six ans que nous parlions de nous marier. Nous étions pris dans des procédures de divorce et c’était très long, ce qui fait que nous avons enfin pu nous marier en 1987. Il a donc fait retirer cette verrue qui s’est avérée être un mélanome de stade IV. Les médecins lui ont annoncé qu’il vivrait jusqu’à Noël. Je me suis dit alors que j’avais fait bien des bêtises dans ma vie, mais que ce mariage était sans doute la plus grande. On n’est pas censé épouser quelqu’un qui va mourir dans six mois.

En quelle année est-il décédé?

En 1997. Dix ans plus tard. Si je ne me trompe pas, il a subi 12 opérations majeures et cinq séries de traitements de chimiothérapie.

Et vous avez lancé le prix Taylor deux ans après son décès?

J’ai commencé à travailler sur le projet en 1998.

En aviez-vous déjà discuté avec lui?

Oui, juste avant son décès.

À quoi ressemblaient vos conversations à ce sujet?

Il y en a eu beaucoup. N’oubliez pas : il croyait qu’il ne lui restait que six mois à vivre à l’annonce de son diagnostic. Vous vous imaginez bien que nous avons eu de nombreuses conversations sur les projets commémoratifs possibles, lesquels ont tous changé au fil des ans. Lorsque son état a commencé à se détériorer irrémédiablement, il siégeait au jury du prix Lionel Gelber et il m’a dit : « C’est cela. Voilà ce que je veux faire. ». J’ai pris cela un peu à la légère en me disant qu’il allait changer d’idée dans six mois, mais il est décédé deux mois plus tard. Notre projet était donc trouvé. Il avait préparé ses notes de lecture pour le jury du prix Lionel Gelber. En les remettant à Nancy Gelber, je lui ai demandé si elle était d’accord pour m’aider à créer un autre prix. Nancy a été la première personne à m’aider.

Est-ce que c’est Charles qui a décidé que le prix récompenserait des œuvres non romanesques?

Non, j’ai dû prendre la décision moi-même.

Comment en êtes-vous venue à cette décision?

Par la lecture. Beaucoup de lecture. Charles parlait beaucoup des belles lettres (en français dans le texte), et j’ai donc essayé de comprendre ce qu’il désignait par là. J’ai commencé à relire tous ses travaux en tentant de définir cette notion. J’ai tout lu, de China Hands à Reporter in Red China, ses articles pour le Queen’s Quarterly, sa correspondance avec d’autres auteurs… Je me suis complètement immergée dans son œuvre et j’en suis venue à la conclusion que ce qu’il désignait par belles lettres, c’était la qualité de l’écriture sur des sujets variés. En collaboration avec Robert Bringhurst, poète et auteur de talent, David Staines, professeur de littérature canadienne, Marc Côté, du Conseil des arts, et Michael Bradley, avocat, j’ai commencé à rassembler les critères définissant ce type d’écrits, et nous les avons travaillés jusqu’à ce que nous en soyons satisfaits. Cette étape a duré environ six mois. Ensuite, j’ai demandé à Nancy Gelber comment elle avait procédé pour fonder le prix Lionel Gelber, ce qu’une telle entreprise exigeait. Pourquoi y avait-il un volet canadien et un volet international ? Est-ce que cela pourrait fonctionner au Canada ? Est-ce que les œuvres en lice pourraient avoir été réalisées par deux auteurs ? Oui. Est-ce qu’elles pourraient avoir été réalisées par plus de deux auteurs ? Non, Charles n’approuverait pas. L’une des plus belles répercussions de ce projet d’ailleurs, c’est que je suis restée en contact avec mon mari, parce que je devais toujours le consulter, tenir compte de l’avis qu’il aurait eu.

En 1999, quelle vision aviez-vous pour le prix Taylor?

Je voulais sensibiliser le Canadien moyen au fait que les œuvres non romanesques valaient la peine d’être lues. Je voulais que mon message rejoigne mes voisins. Je voulais créer une société capable de discuter des enjeux de l’heure, et mettre en lumière ces livres et leurs auteurs, non pas pour qu’ils deviennent populaires, mais bien pour que l’on découvre toute leur importance. Je voulais y rattacher un certain sérieux. Si j’avais mis l’accent sur la popularité, je ne crois pas que Charles aurait été d’accord.

Pourquoi?

Il aurait trouvé que cela ne faisait pas sérieux, et que nous créerions des vedettes plutôt que de véritablement faire apprécier le contenu de leurs ouvrages. Je crois que l’argument selon lequel les gens s’intéressent au travail des vedettes que l’on crée est tout à fait valable. Mais Charles n’aurait pas été convaincu. Pour ma part, j’ai toujours préféré la façon de faire du prix Pulitzer.

Quelle est-elle?

Un bon matin, quelqu’un vous appelle pour vous annoncer que vous venez de remporter le prix Pulitzer, sans que personne sache ce qui se passe. On m’a déjà demandé pourquoi j’avais fixé la récompense à 25 000 $. J’ai choisi ce montant exprès. Il est égal au montant remis aux lauréats du Prix littéraire du Gouverneur général. Ni plus, ni moins. Dans mon esprit, c’est un montant non négligeable pour notre pays. Je ne veux pas en diminuer l’importance. Mais enfin, si tout ce qui vous intéresse, c’est l’argent, que pouvez-vous faire avec une telle somme ? Eh bien, vous pouvez financer quelques mois d’écriture de plus, c’est tout. Ce n’est pas une somme qui change votre vie.

L’un des éléments magiques de ce prix, ce sont les conversations, les activités, le festival qui s’organisent autour de sa remise. Est-ce voulu?

Non, cela est venu tout à fait par hasard. C’est le fruit de la participation de RBC dont les responsables se consacraient à l’émergence des talents. Je n’y aurais jamais pensé moi-même. Quand on constate que l’on a réalisé pratiquement tous ses objectifs, on commence à se demander ce qu’on va faire par la suite. Quels sont les prochains défis à relever, les prochaines étapes à franchir ? RBC souhaitait encourager les jeunes auteurs, ce qui correspondait tout à fait à notre vision. Nous avons commencé à monter un volet de formation, un projet qui avait aussi été suggéré puis abandonné, pour être enfin repris.

Abordons brièvement ce programme destiné aux auteurs émergents : ses résultats, ses réussites, mais aussi ses limites.

Le programme se divise en deux parties — dans l’une d’elles, le lauréat choisit un jeune auteur qu’il encadrera pendant un an. La majeure partie de ce mentorat s’effectue par courriels. Il y a bien quelques rencontres occasionnelles, mais la communication consiste souvent en une série de questions que le mentoré pose à son mentor : « Que pensez-vous de mon idée ? », « Pourriez-vous lire un chapitre et me dire ce que vous en pensez ? ». Lorsque le mentorat fonctionne, il donne d’aussi bons résultats que dans d’autres secteurs d’activité.

Parlez-moi maintenant de la deuxième partie du programme.

À mon avis, il s’agit d’une partie vraiment essentielle où tout le monde s’assoit pour regarder la vérité en face : vous souhaitez devenir un écrivain, voici comment ça va se passer. Sarah MacLachlan est venue nous parler des défis que soulève l’administration de sa petite maison d’édition, House of Anansi. Un représentant de RBC est venu informer les participants sur la manière de gérer une première avance et sur ce qu’une telle somme peut leur permettre réalistement de faire. Les jeunes auteurs doivent se demander de quoi ils vivront. L’auteur moyen — et cela inclut tous les auteurs, de Margaret Atwood à moi-même si je décidais d’écrire un livre — gagne un maigre 12 000 $ de sa plume dans une année. Comment prévoyez-vous de planifier votre vie ? Ensuite, un représentant de la Westwood Creative Agency vient nous parler des qualités à rechercher chez un agent littéraire. Toutes ces questions ne sont pas celles qui nous viennent en premier à l’esprit. Les auteurs à qui l’on a affaire sont jeunes et souvent idéalistes.

Il est intéressant de constater la grande popularité du mentorat à l’heure actuelle.

Le mentorat a toujours été populaire. La différence, c’est que maintenant, on le nomme.

Pourtant, nous avons accès à plus d’information que jamais, et la réponse à chaque question que vous venez de soulever se trouve probablement en quelques clics sur le Web. Il existe certainement un TedTalk sur l’agent littéraire idéal, par exemple. Pourquoi, à vos avis, malgré cette abondance d’information facilement accessible, ressentons-nous encore le besoin de créer des liens avec une personne plus expérimentée que nous, un mentor?

Nous l’avons toujours fait. Nous nous sommes toujours tournés vers des personnes que nous respectons pour leur demander leur avis. Si vous parlez à quelqu’un que vous respectez, vous estimerez nécessairement les conseils qu’il vous donnera. Et les lauréats choisissent comme mentorés des auteurs très talentueux aussi. La jeune auteure qu’a choisie Tanya Talaga l’année dernière vient tout juste de publier un livre. L’auteure choisie par Tom King, Leanne Simpson, publie également de son côté. Et cette année, la majorité des auteurs émergents, qui proviennent des écoles de création littéraire et dont la candidature a été proposée par l’une ou l’autre de nos universités canadiennes, ont déjà un contrat avec une maison d’édition. C’est du jamais vu. Est-ce que les gens de l’édition se disent que le prix Taylor RBC choisit des auteurs méritant leur attention et qu’ils devraient leur offrir un contrat de publication ? Je ne sais pas, mais je trouve le phénomène assez fascinant. Il existe une volonté bien tangible de raconter nos histoires. Nous créons une cohorte d’auteurs. C’est ce que Charles souhaitait faire.

Pour lire la suite de cette conversation entre John et Noreen, cliquez ici.

Le texte de cette entrevue a été modifié et condensé avant sa publication.