Art et culture

Prix Taylor RBC : John Stackhouse s’entretient avec Noreen Taylor à propos de l’avenir des œuvres littéraires non romanesques.


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noreen taylor rbc taylor prize in page

Depuis 20 ans, nous parcourons la longue liste des meilleurs auteurs canadiens d’œuvres non romanesques à la recherche d’un lauréat pour notre prix Taylor RBC. Et depuis 20 ans, nous avons l’impression de nous rapprocher de plus en plus de notre identité canadienne — une identité si difficile à cerner vu la diversité de notre culture et l’étendue de notre territoire.

« Nous apprenons encore à nous connaître en tant que nation », soutient Noreen Taylor, fondatrice du prix Taylor RBC et présidente de la Fondation Charles Taylor.

Cette identité est mouvante ; nous changeons, nous et les histoires que nous racontons. « Il y a tant d’ouvrages publiés », insiste Mme Taylor. Et c’est sans compter tous les nouveaux moyens employés pour exprimer cette identité, de relater des récits de notre point de vue.

John Stackhouse, premier vice-président, Bureau du chef de la direction, à RBC s’est entretenu avec Noreen Taylor de ces voix qui ont émergé au cours des 20 années d’existence du prix Taylor RBC, de la manière dont les nouveaux moyens d’expression modifient l’art de raconter de nos auteurs canadiens ainsi que des normes à mettre en place pour s’assurer que la vision léguée par Charles Taylor demeure intacte.

Lorsque vous songez aux œuvres canadiennes récompensées par le prix Taylor RBC ces 20 dernières années, quel constat faites-vous?

Je me souviens que la première année, Wayne Johnston a remporté notre prix avec Baltimore’s Mansion, et que j’ai donc eu l’occasion de découvrir une famille de la péninsule d’Avalon, à Terre-Neuve, dont je n’aurais jamais entendu parler autrement. Ensuite, il y a eu Thomas King. Son Inconvenient Indian m’a fait comprendre ce que cela signifie de venir d’un milieu différent, d’avoir des racines autochtones, en plus de m’exposer toutes les cordes sensibles rattachées à cette altérité. Tanya Talaga m’a émue aux larmes avec l’histoire de ces sept enfants dans Seven Fallen Feathers — je n’avais jamais connu personne ayant des racines autochtones — cette rencontre m’a poussée à sortir de ma bulle et à voir le monde différemment. C’est ce que j’ai retenu de plus marquant. Je constate aussi que nous sommes fiers de ce que sont devenus nos lauréats. Je pense à Andrew Preston, qui rédige maintenant des opinions du lecteur dans les journaux alors qu’il était auparavant considéré comme un auteur un peu obscur. Je pense à Margaret MacMillan qui a eu du mal à trouver preneur pour son Paris 1919, et qui est un nom connu aujourd’hui. Je crois qu’on reconnaît davantage le fait que ces auteurs d’œuvres non romanesques ont quelque chose d’important à nous communiquer.

En parcourant la liste des œuvres, on constate qu’il est difficile de cerner des thèmes récurrents.

Cela dépend vraiment des choix du jury, effectivement.

Laissez-moi tout de même citer quelques œuvres que vous avez personnellement retenues. Shock Troops de Tim Cook par exemple, pour quelle raison l’avoir choisie ? Quel effet cette œuvre a-t-elle eu sur vous?

Le simple fait d’en parler me retourne l’estomac. Il s’agit de l’un de ces récits de guerre horribles… et la façon dont il est écrit vous pousse tout de suite au cœur de l’action. Vous apprenez à connaître les soldats qui sont dans les tranchées et vous vivez l’horreur avec eux. Plus jeune, j’ai lu beaucoup d’ouvrages historiques et j’ai donc eu accès à des témoignages directs des réalités de la guerre, mais ici, la manière dont l’auteur construit la trame narrative me sidère… J’ai lu cette œuvre alors que ma mère se mourait. Je lisais dans le métro, je lisais dans les hôpitaux. Partout où j’étais, je voyais ces tranchées. C’est un exemple de la puissance d’un récit comme Shock Troops. Tout ce que je faisais trouvait écho dans cette œuvre. Elle m’habite toujours depuis ce temps-là. Elle ne me quittera sans doute jamais. Par la suite, j’ai lu tout ce qu’a publié l’auteur. Je crois que Shock Troops reste son meilleur ouvrage… ce coup porté en plein cœur est inégalé à mon avis. C’est une œuvre incroyable.

Noreen Taylor founder rbc taylor prize and winner Tanya Talaga

Seven Fallen Feathers de Tanya Talaga vous a également profondément touchée.

En grandissant, avez-vous été en contact avec des personnes ayant des racines autochtones?

Non.

Moi non plus. Cette réalité m’était totalement étrangère. J’ai été choquée de constater à quel point je ne connaissais rien de ces communautés, et à quel point mon ignorance était inhumaine en quelque sorte. Je ne comprenais rien de la vie des populations vivant dans les régions les plus éloignées du Canada. Lors du gala de remise du Prix Taylor RBC, j’ai expliqué que cette œuvre m’avait fait prendre conscience que nous formions une petite population concentrée le long de notre frontière sud, pratiquement sans contact avec les populations du nord du pays. Seven Fallen Feathers m’a aussi ouvert les yeux sur les difficultés auxquelles sont confrontées les familles autochtones qui se voient enlever leurs enfants pour les faire entrer dans ces mêmes systèmes d’éducation qui... Enfin, j’ai pris pleinement conscience de l’absence complète d’empathie de notre société pour les gens de ces communautés. J’ai été absolument soufflée par cette œuvre. Tanya a pris la parole lors d’un événement de RBC qui se tenait à Ottawa. Pendant la période de questions, j’ai levé ma main pour lui rappeler de dire que ces enfants qui avaient été retrouvés dans la rivière ne s’étaient pas noyés en se baignant par une belle journée d’été. Ce n’était pas un jeu, la température était sous le point de congélation ce jour-là.

Parlons maintenant de Sword of the Spirit d’Andrew Preston.

Voilà l’un des livres les plus intéressants jamais écrits. Vous vous souvenez que ma mère était américaine et que j’avais l’habitude d’assister aux parades de « Decoration Day » aux États-Unis.

À quel endroit aux États-Unis?

À Buffalo. Ma mère a épousé un pilote de guerre canadien. C’est ce qui l’a amenée à traverser la frontière [pour s’établir au Canada]. Nous avons donc été élevés dans un esprit patriotique très fort — nous récitions le Serment d’allégeance au drapeau des États-Unis tous les matins, etc. Je n’avais jamais remis en question cette mythologie. Puis Andrew Preston a décortiqué tout cela, et je me suis dit : « Oh mon Dieu ! ». J’ai eu un moment d’épiphanie, j’en ai eu la chair de poule : tout est soudainement devenu très clair — ce mythe fondateur sur lequel je ne m’étais jamais attardée parce qu’il avait toujours fait partie de moi. Il fait partie de l’histoire de ce pays aussi. Quand on achète un tapis, est-ce qu’on se demande vraiment s’il est fait de laine ou de nylon ? Non, on se dit simplement que c’est un tapis et que c’est ce qu’il vous faut.

Les explications d’Andrew, le projet de création des Puritains d’une communauté exemplaire fondée sur les préceptes bibliques, une « ville sur la colline » (a City upon a hill), c’était il y a bien des années. Certaines choses qu’il a écrites au sujet de la nécessité de construire ce mythe — notamment, la peur du catholicisme — nous semblent bizarres, mais sont pourtant vraies. Le mythe entourant l’apport des Quakers à l’Amérique a magnifié ce qu’ils étaient en réalité. L’« exceptionnalisme américain » trouvait son fondement dans la survie, du moins selon l’idée que les Américains s’en faisaient. « Pourquoi s’embêter à négocier avec les Cherokees et ne pas tout simplement les dépouiller de leurs terres ? Ils comptent moins que nous puisque nous sommes exceptionnels. »

Lorsque je jette un œil sur les œuvres finalistes pour le prix Taylor RBC et que je pense aux auteurs en lice et aux grandes forces du Canada ces 20 dernières années : la réconciliation avec nos Premières Nations, notre relation à la nature, à la planète et aux changements climatiques, l’immigration et la transformation, l’évolution de notre relation avec les États-Unis, les tensions nationalistes avec le Québec, la question du bilinguisme… Le tableau que je brosse ici est incomplet, mais…

Vous pourriez ajouter la distance. Le problème de la distance, de l’immensité du territoire, reste entier dans notre pays qui compte, quand on y pense, une bien petite population. Cela devrait nous pousser encore plus à chercher à savoir ce qui se passe quelques centaines de kilomètres plus loin. L’isolement est tellement grand. Notre capacité d’avoir de l’empathie pour ceux qui sont loin de nous est constamment mise à l’épreuve.

Entrevoyez-vous le jour où les balados seront considérés au même titre que les livres imprimés pour le prix Taylor RBC?

Oui. Il le faut. J’ai vu dernièrement que la CBC remettait un prix pour la meilleure émission de télévision documentaire et j’ai trouvé cela intéressant. Cela ne se faisait pas auparavant. J’ai réalisé que c’est le genre d’impact que peut avoir le prix Taylor RBC — la sensibilisation à l’importance du travail journalistique et documentaire à la télévision. Et il est vrai que les médias évoluent. Il serait insensé de prétendre que les livres imprimés sont les seuls véhicules possibles des récits que nous avons à raconter puisque l’avenir nous prouvera sans doute le contraire.

Mais les livres n’ont-ils pas quelque chose d’exceptionnel?

Oui, certainement. D’abord, il faut prendre le temps de les lire. Lorsqu’on lit un livre, on ne peut rien faire d’autre en même temps. On ne fait qu’absorber l’information. Je peux me rappeler certains passages de Shock Troops de Tim Cook et vous les réciter par cœur aujourd’hui parce que je l’ai lu lentement. Une strophe d’un poème que l’on absorbe de cette façon a un effet durable. Si nous nous dirigeons vers une tradition orale, nous ferions mieux de trouver des formulations incroyablement efficaces pour reproduire le même effet que la lecture. Comprenez-vous ce que je veux dire par là, John ? La façon dont les sons résonneront en nous sera alors primordiale. Un peu comme le spectacle sur Broadway dont on ressort en fredonnant la mélodie principale. Je ne suis pas certaine que nous possédions ce genre d’aptitudes.

Au cours d’une conversation que j’ai eue récemment avec l’ingénieur canadien qui a créé Alexa pour Amazon, il a été question de l’évolution de la communication, du passage du texte à la voix, et du fait que nous ne tenons pas le même langage à l’oral qu’à l’écrit, ce qui est évident lorsque nous relisons ce qui a été écrit sous la dictée.

Oui, absolument.

Tout ce que vous avez dit au sujet des livres est vrai et vous avez abordé l’importance de la révision, et non seulement de la révision linguistique ou de la correction d’épreuves, mais bien de l’art de remettre en question, de choisir, de trier les mots, les idées.

C’est ce qui sera perdu, je le crains. N’importe qui peut aller en ligne et créer quelque chose qui ressemble à un journal, mais cela ne veut pas dire que c’en est vraiment un. De la même manière, votre capacité à écrire 50 000 mots ne nous apprend rien sur la qualité de vos écrits. Et pourtant, moyennant un certain montant d’argent, vous pourrez les vendre sur Amazon. Ça se fait couramment.

Dans un sens, ce qui fait la différence entre la bibliothèque d’Alexandrie et Alexa, c’est que la bibliothèque d’Alexandrie contenait toutes les connaissances jamais mises sur papier.

Mais son contenu avait été sélectionné, choisi, organisé.

Son contenu avait été trié sur le volet.

Tandis que notre monde pourrait devenir un univers de contenu diffusé sans discernement.

Avons-nous besoin des livres pour faire cette sélection, ce tri?

Oui. Les livres suivent un processus de sélection complètement différent. Mais je crains pour leur avenir.

Que devons-nous faire pour les protéger?

Il faut d’abord établir des normes pour la prochaine vague de récits. Et il y en aura une, les temps changent. Il faut donc établir des normes quant à nos attentes, remettre des prix aux balados les plus pertinents sur les grands enjeux canadiens, par exemple. Il faut aller jusque là. Si c’est la voie que les gens empruntent pour acquérir le gros de leur information — si l’économie permet aux Canadiens d’avoir un meilleur accès à l’information au sujet de leur pays — il faut le reconnaître.

Pour lire la suite de cette conversation entre John et Noreen cliquez ici.

Le texte de l’entretien a été modifié et condensé avant sa publication.