Justitia statue in town square Romerberg Frankfurt Germany

Par Frédérique Carrier

À la suite d’un important retournement dans les sondages, le ministre allemand des Finances, Olaf Scholz, est devenu le successeur le plus probable de la chancelière Angela Merkel, qui dirige le pays depuis fort longtemps. Les élections du 26 septembre permettront également de savoir si la quatrième économie en importance au monde sera encore dirigée, comme c’est le cas depuis 2015, par une coalition de centre droit. Le résultat du scrutin façonnera l’avenir de l’Europe.

Les temps changent

Jusqu’à tout récemment, on s’attendait généralement à ce que le parti de Mme Merkel, l’alliance de centre droit formée par l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et l’Union chrétienne-sociale (CSU), obtienne le plus de votes aux élections. Or, au cours du dernier mois, le Parti social-démocrate (SPD) de centre gauche a pris les devants dans les intentions de vote (de 25 % à 27 %), alors que la coalition CDU/CSU est demeurée à la traîne (de 20 % à 21 %). Il s’agit d’un profond bouleversement, puisque la CDU et la CSU n’ont jamais obtenu moins de 30 % dans les sondages.

Les sociaux-démocrates doivent probablement ce renversement à Olaf Scholz, leur candidat pour accéder à la chancellerie. Politicien chevronné qui tient le poste clé de ministre des Finances depuis 2018, M. Scholz a joué un rôle prépondérant dans la création du fonds de relance de l’UE, de 750 milliards d’euros, et de l’impôt minimal mondial, sur lequel les pays se sont récemment entendus. Il peut donc être perçu comme un candidat de la continuité. En tant que chef du SPD, M. Scholz inaugurerait certainement une ère de relâchement de la discipline budgétaire et d’une meilleure intégration de l’Europe, malgré les entraves que les partenaires de la coalition et la constitution allemande pourraient imposer à ses initiatives.

À la suite du scrutin, la formation d’une coalition donnera lieu à des débats épineux qui pourraient durer longtemps. Compte tenu du système allemand de représentation proportionnelle, qui attribue les sièges au parlement en fonction du nombre de voix obtenues, les sondages indiquent qu’une coalition tripartite remplacera probablement l’actuelle coalition bipartite, formée de l’alliance CDU/CSU et du SPD.

Si les derniers sondages sont exacts, le SPD pourrait avoir l’occasion de mettre une coalition sur pied pour la première fois. Le parti des Verts, qui s’est lui-même imposé comme une force incontournable, sera sans doute inclus dans l’éventuelle coalition et appuierait un programme écologique. Le troisième membre de la coalition, qu’il s’agisse d’un parti de centre droit ou de centre gauche, sera déterminant.

Les problèmes économiques des électeurs allemands

Le résultat des élections influera sur plusieurs enjeux importants pour l’Allemagne et l’avenir de l’Europe. Le tableau de la page suivante résume les principales positions des partis.

German political parties’ platforms: economic policies
PartiPolitiques intérieuresPolitiques européennes
Dette publiqueImpôtPacte de stabilité et de croissanceIntégration fiscale
Union chrétienne-démocrate et Union chrétienne-sociale (CDU/CSU ; centre droit) Réintroduction du plafond de la dette. Retour à un ratio dette/ PIB de 60 % Maintien ou diminution du fardeau fiscal actuel. Limitation du taux d’imposition des sociétés à 25 % Aucun assouplissement des règles Non. Le fonds de relance doit être ponctuel. Respect des règles de l’UE. Ambiguïté au sujet des outils de l’UE
Parti social-démocrate (SPD ; centre gauche) Aucun détail dans le programme Réduction de l’impôt pour les personnes à faible revenu. Hausse de l’impôt pour les autres. Impôt sur la fortune Réforme possible pour garantir le caractère durable du mécanisme Oui. L’UE devrait disposer d’outils, y compris des taxes aux frontières sur les services numériques et le carbone
Parti libéral-démocrate (FDP ; centre à centre droit) Réintroduction du plafond de la dette. Retour à un ratio dette/ PIB de 60 % Réduction de l’impôt pour les personnes à revenu faible ou moyen. Hausse de l’impôt pour les personnes à revenu élevé Retour rapide aux règles Non. Le fonds de relance doit être ponctuel. L’UE ne doit pas disposer d’outils
Verts (centre gauche) Politique budgétaire expansionniste pour soutenir le virage écologique de l’économie Taxe visant à pénaliser les pollueurs. Réduction de l’impôt pour les personnes à faible revenu. Hausse de l’impôt pour les personnes à revenu élevé. Impôt sur la fortune Favorable à une réforme Oui. Capacité fiscale permanente possible. L’UE devrait disposer d’outils (taxes aux frontières sur les services numériques et le carbone)

Nota : En plus des quatre principaux partis, le parti La Gauche récolte environ 6 % des intentions de vote. Ce parti est favorable aux dépenses et à l’Europe. Le parti populiste de droite Alternative für Deutschland (AfD) obtient de 12 % à 13 % des intentions de vote dans les sondages, mais les autres partis refuseraient de lui laisser une place au sein d’une éventuelle coalition.

Source : RBC Gestion de patrimoine.

Plafonnement de la dette de l’Allemagne : En réaction à la pandémie de COVID-19, l’Allemagne a suspendu le mécanisme constitutionnel limitant le déficit du pays à 0,35 % du PIB au cours d’un cycle budgétaire afin que la dette demeure soutenable. Étant donné les mesures de relance en cours, le pays devrait enregistrer des déficits budgétaires de 7 % en 2021 et d’environ 3 % en 2022, selon le gouvernement.

Reste à savoir si les dépenses élevées seront maintenues. Pour modifier le plafonnement de la dette, il faudrait une majorité de deux tiers aux deux chambres du parlement, ce qui est irréalisable. À moins d’invoquer une situation d’urgence exceptionnelle, permettant au gouvernement de se soustraire à la règle de 0,35 %, la politique budgétaire devrait demeurer favorable à court terme, mais une modification de la règle sur l’endettement est peu probable.

Intégration fiscale de l’Europe : Bien que la classe politique allemande soit habituellement favorable à l’UE, elle semble peu enthousiasmée par une intégration accrue. L’année 2020 a toutefois marqué un tournant décisif, avec le lancement par l’UE du plan de relance de 750 milliards d’euros et de la dette commune. L’intégration ira-t-elle plus loin ? Le SPD et les Verts sont ouverts à l’idée, contrairement à l’alliance CDU/CSU et au Parti libéral-démocrate (FDP).

Pacte de stabilité et de croissance (PSC) de l’UE : Afin que les pays membres de l’UE adoptent de saines politiques en matière de finances publiques, le pacte limite la dette publique des gouvernements à 60 % de leur PIB et les déficits budgétaires, à 3 %. Tout comme le mécanisme de plafonnement de la dette en Allemagne, les règles ont été suspendues jusqu’en 2023 du fait de la crise de la COVID-19. La dette de l’Europe a franchi les limites du PSC et dépasse 100 % du PIB. Compte tenu du fossé entre la cible du PSC et la dette réelle, on s’interroge beaucoup sur la nécessité d’amender les règles. Le SPD et les Verts y voient des avantages, mais les partis de centre droit, surtout le FDP, qui est connu pour sa frugalité, préfèrent plutôt l’application des règles existantes.

Les changements climatiques constituent un domaine sur lequel tous s’entendent. L’ensemble des partis appellent à la neutralité climatique d’ici 2050 au plus tard. Ils divergent toutefois sur la manière d’y parvenir et le choix de politiques incitatives.

Scénarios les plus probables et risques extrêmes

Il reste moins de deux semaines avant les élections et, compte tenu de la fragmentation des intentions de vote et de la volatilité des sondages, les résultats sont difficiles à prédire. À notre avis, les investisseurs devraient se préparer à composer avec un nouveau gouvernement allemand, dont l’alliance CDU/CSU, actuellement au pouvoir, pourrait être absente.

Si le SPD est effectivement responsable de la création d’une nouvelle coalition, le choix de ses partenaires s’avérera crucial. Une coalition regroupant le SPD, le FDP et les Verts pourrait limiter les plans de dépenses du SPD et son penchant pour une intégration accrue de l’Europe, surtout si Christian Lindner, chef du FDP, devient ministre des Finances, le prix à payer pour que son parti s’aligne sur le SPD.

Une coalition de gauche formée du SPD, des Verts et du parti plus petit La Gauche (Die Linke) serait plus généreuse dans ses dépenses, mais son pouvoir serait limité par l’absence d’une majorité qualifiée dans les deux chambres. Ses interventions viseraient plutôt les marchés, en annulant les récentes réformes, ce qui pourrait restreindre la croissance économique de l’Allemagne.

La perspective d’une coalition dirigée par l’alliance CDU/CSU ne doit pas être complètement écartée, bien qu’elle semble moins probable actuellement. Un tel gouvernement serait sans doute moins enclin à délier les cordons de la bourse et ferait preuve de prudence à l’égard d’une intégration plus poussée de l’Europe.

Répercussions en matière de placement

Pour le moment, les marchés financiers ne semblent pas encore envisager la possibilité d’un gouvernement dirigé par le SPD. Nous croyons qu’un tel résultat pourrait faire monter légèrement les taux des obligations allemandes si d’autres dépenses se dessinaient à l’horizon. Entre-temps, l’attitude favorable d’un tel gouvernement à l’égard d’une intégration accrue de l’UE pourrait réduire les écarts entre les obligations de pays périphériques (y compris celles émises par l’Espagne et l’Italie) et leurs équivalents allemands. Peu importe ce qui sortira des urnes, nous croyons que la création d’une coalition donnera lieu à de longs débats susceptibles d’attiser la volatilité sur les marchés financiers européens et d’exercer une pression sur l’euro.


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