silver bull and bear figures on top of stock charts

Par Frédérique Carrier et Jim Allworth

  • Le projet de hausse du taux d’imposition des sociétés toucherait possiblement tous les secteurs sauf celui des services publics, lequel transfère généralement les coûts aux consommateurs, et les SPI, qui ne paient pas d’impôt.
  • Un important projet de loi sur les infrastructures, l’engagement à investir des milliards de dollars dans la R et D et la capacité de faire venir davantage de travailleurs étrangers hautement qualifiés pourraient compenser l’augmentation des charges fiscales dans certains secteurs.
  • La très grande faiblesse des taux d’intérêt, un resserrement de la réglementation et une hausse des taux d’imposition risquent d’être défavorables à la majorité des sous‑secteurs de la finance, dont celui des banques.

À quelques semaines à peine des élections aux États-Unis, aucun cas de figure, tant en ce qui concerne la présidence que le Congrès, n’est écarté. Parmi les cas possibles, celui qui est le plus susceptible d’entraîner des changements de politique serait l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche et la victoire du Parti démocrate aux deux chambres du Congrès. Dans le présent article, le troisième de notre série « Élections américaines et marchés », nous voyons ce que pourraient signifier, selon les analystes de RBC Marchés des Capitaux, ces réorientations pour chacun des onze secteurs du marché américain, de même que pour les principaux sous-secteurs qui les composent.

Dans le programme de son parti, Joe Biden propose d’annuler environ la moitié des réductions de l’impôt des sociétés décrétées par Donald Trump, d’augmenter le taux d’imposition des contribuables à revenu élevé et des investisseurs, et d’élargir la couverture des soins de santé tout en baissant le coût de celle-ci. Il désire avant tout s’attaquer aux changements climatiques, réduire l’utilisation des combustibles fossiles et favoriser le développement des sources d’énergie renouvelable. Le programme démocrate préconise également une refonte et une modernisation de l’infrastructure du pays, une approche plus active en matière de réglementation et une politique d’ouverture à l’immigration. Si les démocrates s’emparaient des deux chambres du Congrès, ces politiques devraient être mises en œuvre sans trop de problèmes.

Qui seront les gagnants et qui seront les perdants ?

Pour mesurer l’impact du programme démocrate sur divers secteurs, Lori Calvasina, chef, Stratégie sur actions américaines de RBC Marchés des Capitaux, SARL, a demandé à des analystes en recherche sur les actions américaines de RBC Marchés des Capitaux d’évaluer les perspectives des sous-secteurs qu’ils surveillent. Les résultats de son sondage sont présentés dans un rapport exhaustif intitulé « Eye on the Election » (en anglais seulement) et publié en juillet dernier.

Perspectives par secteur
Perspectives pessimistes pour des secteurs représentant près de 60 % du S&P 500
Pondérations des secteurs de l’indice S&P 500Perspectives globales pour les secteursNombre de sous-secteurs dont les perspectives sont :
Très optimistesOptimistesNeutresPessimistesTrès pessimistes
Services publics (3 %) Optimistes 1 1 1
SPI (3 %) Neutres 2
Serv. de communications (11 %) Neutres 3
Consommation de base (7 %) Neutres 1
Soins de santé (15 %) Mitigées 3 1 3
Matières (3 %) Mitigées 2 1 2
Technologie (27 %) Légèrement pessimistes 2 2
Énergie (3 %) Pessimistes 1 3 1
Consommation discrétionnaire (11 %) Pessimistes 5
Produits industriels (8 %) Pessimistes 6
Finance (10 %) Pessimistes 1 4 1

Sources : RBC Marchés des Capitaux, RBC Gestion de patrimoine ; pondérations du S&P 500 au 30 juin 2020

Quels en sont les principaux facteurs ?

Le facteur le plus fréquemment cité par les répondants au sondage de Mme Calvasina comme étant néfaste aux perspectives sectorielles est la hausse de l’impôt des sociétés. Ce n’est pas surprenant. Selon notre correspondant national de recherche et RBC Marchés des Capitaux, si la moitié des réductions d’impôt décrétées par l’administration Trump était éliminée et que le taux d’imposition maximum des particuliers était relevé – comme Joe Biden propose de le faire – les bénéfices des sociétés du S&P 500 pourraient reculer de 5,5 % à 9,0 % au cours de la première année suivant cette décision. Mme Calvasina croit que l’effet global pourrait être un peu plus important du fait de répercussions secondaires. À titre d’exemple, la demande de certains produits pourrait baisser si les sociétés augmentent leurs prix afin de faire porter aux consommateurs une partie de leur fardeau supplémentaire.

Un autre point qui inquiète les sociétés est la perspective d’une réglementation plus stricte. La lourdeur de la réglementation est depuis longtemps l’un des griefs cités dans les sondages menés auprès de petites et moyennes entreprises. Pour l’essentiel, l’inquiétude concerne les coûts jugés élevés pour la conformité plutôt que l’objet de la réglementation. Les grandes entreprises – notamment les banques, les sociétés pharmaceutiques, les sociétés énergétiques et maintenant les sociétés technologiques – rechignent elles aussi à accepter de nouvelles contraintes commerciales.

Par ailleurs, le programme démocrate n’est pas dépourvu d’aspects positifs : le parti s’est engagé à investir davantage dans la R et D scientifique, ainsi qu’à accroître l’immigration de manière ciblée. Cette dernière mesure pourrait entraîner une hausse de la demande de certains produits et services et faire augmenter le bassin de travailleurs hautement qualifiés, dont la pénurie est souvent citée comme étant un frein majeur à la croissance dans plusieurs industries.

De plus, dans l’éventualité d’une vague bleue, le Parti démocrate déposerait un projet de loi sur les infrastructures et il serait fort probablement adopté. Entre autres choses, les démocrates proposent d’apporter des améliorations aux routes, aux ponts, aux ports, aux aéroports et au transport ferroviaire à grande vitesse, en plus d’élargir l’accès à Internet haute vitesse dans les régions rurales mal desservies.

Et le gagnant est...

Services publics : perspectives optimistes (très optimistes pour un sous-secteur, optimistes pour un deuxième et pessimistes pour le troisième)

Les sociétés du secteur des services publics dont le versement des dividendes est stable devraient constituer la solution de rechange par excellence aux obligations dans un contexte où la Fed s’est engagée à maintenir à de très bas niveaux les taux d’intérêt pendant un bon moment encore. Les analystes de RBC Marchés des Capitaux sont très optimistes quant aux perspectives des sociétés d’énergie de remplacement, car elles profiteraient du soutien important que leur apporteraient les démocrates en cas de balayage de leur part.

Les perspectives seraient aussi optimistes pour les services publics d’eau et d’électricité, compte tenu des investissements dans les infrastructures qu’entendent faire les démocrates. De plus, les organismes de réglementation des services publics autorisent généralement les sociétés à transférer les hausses d’impôt aux consommateurs. Les perspectives sont plus prudentes dans le cas des producteurs d’électricité indépendants, car ils sont plus sensibles à la production de carburants fossiles. Ainsi, toute mise hors service de centrales au charbon décrétée par les autorités aurait d’importantes répercussions sur ce groupe.

Effet net neutre (trois secteurs)

Sociétés de placement immobilier (SPI) : perspectives neutres (pour les deux sous‑secteurs)

Les politiques de Joe Biden ne viendraient pas changer considérablement le modèle d’affaires ou l’environnement des SPI, car ce ne sont pas des contribuables.

Services de communications : perspectives neutres (pour les trois sous-secteurs)

L’effet négatif de certaines politiques pourrait être contrebalancé par l’effet positif d’autres mesures. D’un côté, les sociétés du secteur verraient leur taux d’imposition augmenter, seraient assujetties à des restrictions supplémentaires en matière de fusions et d’acquisitions et devraient composer avec une politique d’opposition au rachat d’actions. De l’autre, elles profiteraient des investissements proposés en R et D, du soutien aux nouvelles technologies, notamment la 5G, de politiques favorisant un meilleur accès à la large bande dans les régions mal desservies et d’une politique d’immigration plus généreuse.

Consommation de base : perspectives neutres (pour un sous-secteur)

Des politiques favorables aux travailleurs, comme l’augmentation du salaire minimum, des règles plus strictes quant à la désignation « Fabriqué aux États-Unis », des initiatives concernant les soins aux enfants, l’allègement de la dette des étudiants, les programmes d’aide pour les frais de scolarité, l’augmentation du salaire des enseignants et un crédit d’impôt pour les locataires, pourraient susciter une hausse des salaires et des dépenses des ménages en biens de consommation de base, ce qui atténuerait partiellement la hausse de l’impôt des sociétés.

Perspectives mitigées (deux secteurs)

L’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche et la victoire de son parti au Congrès auraient un effet contrasté (c.-à-d. qu’il y aurait autant de sous-secteurs avantagés que de sous-secteurs désavantagés) sur les secteurs des soins de santé et des matières.

Soins de santé : perspectives mitigées (optimistes pour trois sous-secteurs, neutres pour un autre et pessimistes pour les trois autres)

Le secteur compte sept sous-secteurs. Un balayage des démocrates aurait un effet positif sur trois d’entre eux, neutre sur un autre et négatif sur les trois derniers. La hausse de l’impôt des sociétés est la plus grande menace qui guette le secteur.

Les trois sous-secteurs dont les perspectives sont optimistes (matériel et services, fournisseurs de services et services et distribution) profiteraient tous de l’élargissement de la couverture d’assurance maladie (c.-à-d. de l’Affordable Care Act), qui réduirait le volume des personnes sans assurance pour les fournisseurs. Les trois sous-secteurs pour lesquels les perspectives sont négatives (biotechnologie, grandes sociétés pharmaceutiques, sociétés pharmaceutiques spécialisées) pâtiraient tous d’une réforme visant les prix des médicaments. Enfin, les perspectives pour le sous-secteur des sociétés de gestion des soins de santé sont neutres, puisque les politiques mises de l’avant par Joe Biden n’auraient aucun effet négatif manifeste.

Matières : perspectives mitigées (optimistes pour deux sous-secteurs, neutres pour un autre et pessimistes pour les deux derniers)

Si la hausse de l’impôt des sociétés pèse sur l’ensemble des sous-secteurs, soulignons que les démocrates prévoient investir 640 milliards de dollars sur dix ans pour construire des logements abordables, ce dont profiteraient les fabricants de produits forestiers. Ces derniers, tout comme le groupe des enduits, seraient en outre avantagés par les investissements dans les infrastructures. Les producteurs nationaux seraient ceux qui souffriraient le plus des hausses d’impôt, tandis que les frictions commerciales assombrissent les perspectives tant pour les exportateurs que pour les importateurs du secteur.

Perspectives pessimistes

Enfin, les perspectives sont légèrement pessimistes pour un secteur, celui de la technologie, et pessimistes pour les quatre autres, à savoir l’énergie, la consommation discrétionnaire, les produits industriels et la finance. En examinant attentivement chaque secteur, nous constatons des disparités à l’échelle des sous-secteurs.

Technologie : perspectives légèrement pessimistes (neutres pour deux sous-secteurs et pessimistes pour les deux autres)

La hausse de l’impôt des sociétés est la menace la plus importante qui pèse sur le secteur. L’un des problèmes qui surgiraient serait la réduction de la délocalisation, ce qui aurait pour effet à la fois d’accroître les coûts de production et d’exposer une part plus grande des profits à la hausse de l’impôt intérieur. La possibilité d’une réglementation plus envahissante est au cœur des préoccupations, quoique les deux partis semblent pencher dans cette direction. Cependant, les changements réglementaires risquent d’être ciblés et la majorité des sociétés du secteur seraient épargnées.

Parmi les points positifs, soulignons une politique d’immigration plus accommodante pour les travailleurs hautement qualifiés en TI, des investissements proposés de 300 milliards de dollars en R et D et la volonté d’étendre l’accès au réseau 5G.

L’élection de Joe Biden et une majorité démocrate au Congrès auraient un effet neutre sur les sous-secteurs des paiements, des services de traitement et de TI et des logiciels. Un tel résultat nuirait par ailleurs aux sous-secteurs du matériel informatique et industriel, des semi-conducteurs et des biens d’équipement pour semi-conducteurs.

Énergie : perspectives pessimistes (neutres pour un sous-secteur, pessimistes pour trois autres et très pessimistes pour le dernier)

Selon les analystes de RBC Marchés des Capitaux, la proposition des démocrates d’en venir à une économie entièrement fondée sur l’énergie propre et d’atteindre l’objectif d’un bilan carbone neutre d’ici 2050 signifie que tous les sous-secteurs de l’énergie seraient confrontés à un contexte d’exploitation difficile. De plus, la hausse de l’impôt des sociétés, l’accroissement des redevances fédérales et l’abaissement des crédits d’impôt alourdiraient le fardeau que le secteur doit déjà porter. Les sociétés de services pétroliers font exception ; leurs perspectives sont neutres, étant donné qu’elles ont la possibilité de se tourner vers la prestation de services relatifs au captage du carbone, à l’aménagement d’installations éoliennes extracôtières et aux nouvelles technologies énergétiques.

Par ailleurs, les sociétés pétrolières et gazières intégrées pourraient elles aussi se transformer en devenant des acteurs importants du développement de sources d’énergie renouvelable. Les obstacles qu’elles devront surmonter relativement à la production de combustibles fossiles risquent toutefois d’assombrir leurs perspectives de bénéfices pendant quelque temps. De nombreuses années de vaches maigres sur les marchés finaux attendent les sociétés de pipelines et de services de traitement du secteur intermédiaire, ainsi que les raffineurs non intégrés.

En ce qui concerne les sociétés d’exploration et de production, les perspectives sont très pessimistes, car l’objectif d’un bilan carbone neutre d’ici 2050 pourrait accélérer l’effondrement de la demande de pétrole et de gaz, tandis que l’augmentation des redevances à verser et la réduction des crédits d’impôt seraient très désavantageuses.

Consommation discrétionnaire : perspectives pessimistes (pour les cinq sous‑secteurs)

La hausse de l’impôt des sociétés et l’augmentation des salaires sont les facteurs négatifs les plus lourds de conséquences pour le secteur, en particulier pour les sociétés et les sous-secteurs dont les activités sont fortement axées sur la demande intérieure, comme les constructeurs d’habitations. Si l’objectif d’une économie axée sur l’énergie propre constitue une occasion pour certains constructeurs d’automobiles, la conversion nécessaire sera coûteuse pour la plupart d’entre eux. En outre, en plus de devoir absorber une hausse des salaires, les détaillants qui ne sont pas très actifs en ligne continueront d’être devancés par ceux qui le sont. Les analystes de RBC Marchés des Capitaux sont d’avis que les perspectives pour l’ensemble des sous-secteurs de la consommation discrétionnaire seraient pessimistes en cas de balayage des démocrates.

Produits industriels : perspectives pessimistes (pour six sous-secteurs)

Les hausses de l’impôt, des salaires et des coûts, et les perturbations causées par le rapatriement des activités sont autant d’obstacles que devraient surmonter un grand nombre de sous-secteurs, notamment ceux des voies ferrées, des déchets, des machines et des biens d’équipement, de même que celui du matériel électrique et multisectoriel. Le groupe de l’aérospatiale et de la défense souffrira en outre des restrictions budgétaires des gouvernements. Le rapatriement des activités pourrait présenter certains avantages, comme une baisse des coûts de transport pour certaines entreprises, mais l’effet des nouvelles politiques proposées par le Parti démocrate risque somme toute d’être négatif.

Finance : perspectives pessimistes (neutres pour un sous-secteur, pessimistes pour quatre autres et très pessimistes pour le dernier)

Le secteur de la finance est celui dont l’avenir risque d’être le plus sombre. Un seul de ses sous-secteurs présente des perspectives neutres. Quatre autres ont des perspectives pessimistes et le dernier, celui des grandes institutions financières et des banques nationales, fait face à des perspectives très pessimistes.

Les perspectives pour les sociétés d’assurance IARD sont neutres : la plupart d’entre elles étant assujetties à la réglementation étatique, l’élection de Joe Biden à la présidence aurait peu d’incidence. À l’inverse, les grandes institutions financières et les banques nationales auraient à composer non seulement avec une hausse d’impôt, mais aussi avec la révision de la réglementation de secteurs particuliers comme le pétrole, ce qui pourrait réduire les occasions de consentir des prêts. Les perspectives sont également pessimistes pour les assureurs vie, les banques régionales, les gestionnaires d’actifs et les sociétés de crédit à la consommation ou de financement spécialisé, car la hausse de l’impôt des sociétés et le resserrement éventuel de la réglementation pèseront sur les bénéfices.

Dernières réflexions

Bien des choses pourraient changer d’ici le jour de la présidentielle. Il sera assurément beaucoup question de ce qui nous attend, tant en ce qui concerne les résultats de l’élection que leurs conséquences sur les économies américaine et mondiale et sur les marchés financiers.

Voici trois éléments à garder en tête :

  • L’histoire nous apprend que même si un changement de gouvernement peut influer sur l’économie à long terme, les cycles économique et du crédit sont les facteurs qui déterminent le plus l’orientation de l’économie sur une période d’un an ou deux.
  • Le scrutin pourrait se solder par trois résultats : victoire de Donald Trump et Congrès divisé, victoire de Joe Biden et Congrès divisé ou victoire de Joe Biden et majorité démocrate au Congrès. À notre avis, ce dernier scénario est celui qui est le plus susceptible d’entraîner les plus importants changements politiques.
  • Il s’est avéré que l’économie et les marchés pouvaient s’adapter aux nouvelles orientations politiques. En examinant de plus près les secteurs, les groupes sectoriels et les sociétés, nous pouvons voir qui seront les gagnants et les perdants.


Déclarations exigées

Ressources pour les recherches

Déclaration sur les analystes qui ne sont pas américains : Frédérique Carrier, une employée de RBC Europe Limited, société étrangère affiliée de RBC Gestion de patrimoine – États Unis; a contribué à la préparation de cette publication. Cette personne n’est ni inscrite ni qualifiée en tant qu’analyste de recherche auprès de l’organisme américain Financial Industry Regulatory Authority (« FINRA ») et, comme elle n’est pas associée à RBC Gestion de patrimoine, elle pourrait ne pas être assujettie au règlement 2241 du FINRA régissant les communications avec les entreprises visées, les apparitions publiques et les opérations sur valeurs mobilières dans les comptes des analystes de recherche.