Par Frédérique Carrier

Les craintes s’accentuent à propos de la bulle qui se forme sur les marchés financiers depuis quelques semaines. Des comportements excessifs ont été observés sur les marchés, et ce, de manière de plus en plus fréquente, semble-t-il.

Les principaux facteurs qui dopent les valorisations et provoquent des excès sont présents, c’est-à-dire un crédit abordable ou une politique monétaire souple, ainsi qu’un contexte attrayant. La bulle technologique en est un bon exemple. Alors que les banques centrales augmentaient la masse monétaire en vue de la transition vers le nouveau millénaire et qu’Internet ouvrait de nouveaux horizons prometteurs, le NASDAQ a plus que quadruplé entre le début de 1995 et son sommet atteint durant les premiers mois de 2000. Ensuite, la masse monétaire a commencé à se resserrer et la bulle a éclaté. À la fin de 2002, le NASDAQ avait perdu plus de 70 % de sa valeur.

À l’heure actuelle, les marchés financiers sont soutenus par la détente monétaire ; de nombreux observateurs du marché s’inquiètent donc de l’effet qu’aura le durcissement des politiques des banques centrales quand la pandémie sera définitivement terminée. Ces préoccupations sont justifiées, à notre avis, mais nous croyons que les signaux d’alerte se multiplient sans pour autant annoncer l’éclatement imminent d’une bulle.

Accumulation de signaux d’alerte

Des signes évidents d’excès sont visibles sur les marchés financiers et s’expliquent par l’assouplissement de la politique monétaire et les creux records des rendements obligataires qui incitent les participants à prendre plus de risques. À titre d’exemple, certains participants aux marchés semblent craindre de rater des occasions et présument d’une hausse constante des cours, au lieu d’évaluer de manière rationnelle la valeur des placements.

Le comportement des investisseurs est façonné par les gains associés à certaines émissions de premier plan qui font les manchettes. À ce titre, mentionnons le bond de 35 % du bitcoin au cours des neuf premiers jours de 2021, après que sa valeur eut quintuplé entre mars et décembre 2020 ; la multiplication par plus de six du prix des actions de GameStop en moins de deux semaines au 26 janvier ; ou encore, Tesla, qui figure maintenant au cinquième rang des plus grandes sociétés de l’indice S&P 500, sa capitalisation boursière dépassant maintenant celle de l’ensemble des grands constructeurs automobiles américains, européens et japonais.

Fait intéressant, certaines de ces sociétés présentent des perspectives séduisantes, qui donnent l’impression qu’elles ont déjà un pied dans l’économie de l’avenir.

Parmi les autres signes d’excès, on note une participation accrue des particuliers (les « investisseurs du secteur détail ») aux marchés. L’isolement à la maison, attribuable aux mesures de confinement et aux restrictions liées à la pandémie, semble avoir fait bondir le nombre de spéculateurs sur séance. Un autre indicateur, le nombre des premiers appels publics à l’épargne (PAPE), s’est accéléré ; malgré la pandémie, les PAPE ont représenté 347 milliards de dollars en 2020, soit plus du double des 165 milliards de dollars annoncés l’année précédente, d’après les données de Bloomberg. En outre, selon un rapport de l’Université de la Floride, l’âge médian des sociétés qui se sont inscrites en bourse à l’aide d’un PAPE en 2020 était de neuf ans. Il n’a jamais été aussi bas depuis 2007, année durant laquelle le marché boursier a atteint un sommet avant la crise financière mondiale.

Une exagération sans démesure

Nous aurions tort d’ignorer ces avertissements et nous réitérons notre appel à la vigilance. La formation d’une bulle semble toutefois moins évidente du côté des valorisations.

À première vue, le cours des actions américaines paraît élevé, puisqu’il correspond à 22,3 fois les estimations générales des bénéfices du S&P 500 pour 2021. Après l’exclusion des cinq titres technologiques les plus importants (Apple, Amazon, Microsoft, Google et Facebook), qui représentent plus de 20 % de la capitalisation boursière du S&P 500, le ratio cours/bénéfice prévisionnel (C/B) chute à 17,5x, selon notre correspondant national de recherche. Ce ratio est comparable à la moyenne sur dix ans, de 16,4x, pour l’ensemble du S&P 500. Par conséquent, si les valorisations sont élevées, elles ne sont pas considérablement surévaluées.

Les valorisations actuelles dépassent toutes les moyennes à long terme.

IndexRatio C/B 2021 (x)Moyenne à long terme du ratio C/B (x)
S&P 500 22,3 16,4
Ind. comp. S&P/TSX (Canada) 16,8 14,8
MSCI Chine 15,9 14,6
TOPIX (Japon) 16,3 14,1
MSCI Europe hors R.-U. (Europe) 18,0 13,5
MSCI R.-U. 14,5 13,0

Nota : Les moyennes à long terme utilisent les périodes les plus pertinentes pour chaque marché étant donné que leurs constituants changent au fil des ans. États-Unis, 10 ans ; Canada et Japon, 20 ans ; Europe et Royaume-Uni, 22 ans ; Chine, 5 ans.

Sources : RBC Gestion de patrimoine, Bloomberg ; données de la Chine et du Japon en date du 28 janvier 2021 ; les autres données sont en date du 27 janvier 2021.

Ailleurs, les valorisations sont également élevées et supérieures à leurs moyennes à long terme, mais elles demeurent bien en deçà des sommets atteints lors de la bulle technologique. Elles s’expliquent notamment par les rendements obligataires actuels qui frôlent les creux historiques.

Elles pourraient diminuer si les rendements des obligations remontaient dans le sillage de la reprise économique. Nous pensons cependant que toute hausse des taux obligataires sera limitée cette année, même si le rendement de l’obligation du Trésor à 10 ans pourrait grimper à environ 1,5 %, alors qu’il plafonne actuellement à 1 % ; dans ce cas, il avoisinerait son niveau d’avant la pandémie et resterait bien en deçà de sa moyenne de 2019 (2,1 %).

Comme les taux de chômage sont élevés et que le rétablissement complet de l’économie prendra quelques années, nous croyons que la Fed maintiendra fort probablement sa politique actuelle accommodante, et ce, même si l’inflation devait s’accroître au cours des prochains mois. Les autres grandes banques centrales devraient aussi garder les mesures de stimulation monétaire en place. Nous n’anticipons pas de réduction de la stimulation monétaire par les banques centrales avant le début de 2022.

Il n’est toutefois pas possible d’écarter un repli ou une correction des actions, car leurs prix reflètent un grand enthousiasme. Les secteurs les plus effervescents du marché américain seraient les plus vulnérables, à notre avis. Les difficultés relatives aux campagnes de vaccinations et les délais dans le redémarrage des économies susceptibles de mener à des prévisions de bénéfices décevantes pourraient déclencher un encaissement des profits.

Quelle structure adopter ?

Nous maintenons notre surpondération en actions mondiales et nous sommes prêts à absorber la volatilité possible puisque nous pensons que les actions avanceront lentement tôt ou tard durant l’année. Nous nous attendons à ce que la rotation au profit des secteurs cycliques amorcée en novembre 2020 se poursuive à mesure que l’économie s’approche d’un redémarrage. Nous continuons de chercher une exposition aux titres cycliques ayant une valorisation plus attrayante, sans négliger les actions défensives résilientes.


Déclarations exigées

Ressources pour les recherches

Déclaration sur les analystes qui ne sont pas américains : Frédérique Carrier, une employée de RBC Europe Limited, société étrangère affiliée de RBC Gestion de patrimoine – États Unis; a contribué à la préparation de cette publication. Cette personne n’est ni inscrite ni qualifiée en tant qu’analyste de recherche auprès de l’organisme américain Financial Industry Regulatory Authority (« FINRA ») et, comme elle n’est pas associée à RBC Gestion de patrimoine, elle pourrait ne pas être assujettie au règlement 2241 du FINRA régissant les communications avec les entreprises visées, les apparitions publiques et les opérations sur valeurs mobilières dans les comptes des analystes de recherche.