USA China flags

Par Kelly Bogdanova

L’attention portée par le marché au différend commercial entre la Chine et les États-Unis a dernièrement été accaparée par l’évolution rapide et parfois contradictoire des événements : d’abord, le gazouillis mordant du président Trump à propos du président Xi, nouvellement qualifié d’ennemi, puis l’augmentation des tarifs sur 550 milliards de dollars de produits chinois ; et enfin, le changement de ton du président américain, qui a soudain jugé les négociations commerciales constructives.

Les répliques de la Chine ont également capté l’attention, la dernière ayant pris la forme d’un rameau d’olivier : Beijing suspendra ses mesures de rétorsion contre la hausse des tarifs récemment planifiée par Donald Trump afin de prévenir une escalade dans la guerre commerciale.

Ces échanges laissent beaucoup de questions sans réponse au moment où les marchés cherchent des indices susceptibles de leur indiquer si un accord commercial est envisageable et, le cas échéant, quand il pourrait survenir.

Les investisseurs ont tout intérêt à ne pas perdre de vue l’ensemble de la situation. Celle-ci dépasse de loin le présent combat d’entraînement ou l’état actuel des négociations. Ce différend commercial est à nos yeux ni plus ni moins qu’un symptôme d’une rivalité géopolitique qui couve entre la Chine et les États-Unis et qui pourrait s’intensifier à long terme.

Plutôt qu’un accord qui réglerait tous les problèmes, un accord commercial de façade d’ici l’élection présidentielle américaine de 2020 est selon nous le mieux que l’on puisse espérer : à l’instar de l’ALENA 2.0, une telle entente ferait un certain bruit et susciterait de l’enthousiasme au début, mais s’avérerait finalement pauvre en contenu.

Qu’un accord commercial soit conclu ou non, nous doutons que la concurrence entre les États-Unis et la Chine aille en s’amenuisant.

Le poids des mots

Alors que la querelle commerciale s’étire, les documents relatifs à la politique du gouvernement et les déclarations des responsables montrent de façon de plus en plus claire que les États-Unis ne considèrent pas la Chine comme un partenaire potentiel, mais la voient au mieux comme une concurrente, au pire comme une rivale ou une ennemie, suivant la personne qui s’exprime.

Ce point de vue sévère sur la Chine est, de façon unique, à la fois commun aux deux partis et propre à aucun d’eux, dans la mesure où l’on trouve des critiques à l’égard de l’Empire du Milieu de chaque côté de l’échiquier politique et dans les principales agences gouvernementales.

Un changement d’orientation s’est en conséquence produit au début de 2018. Par exemple, le Pentagone a alors retiré le terrorisme du haut de la liste des principales menaces pour le pays pour y placer la Chine et la Russie.

Dans le rapport récapitulatif National Defense Strategy, il était mentionné que la Chine était un concurrent stratégique qui utilise une économie prédatrice pour intimider ses voisins, tout en militarisant la mer de Chine méridionale. On y affirmait que la Chine avait pour but de supplanter les États-Unis pour acquérir une suprématie mondiale.

D’autres jugements d’entités gouvernementales américaines et de responsables élus sont encore moins tendres.

Comment un pays peut-il travailler à un accord commercial global s’il considère son « partenaire » d’affaires comme une menace sérieuse pour son hégémonie ? Quand les choses s’enveniment, cela ne nous paraît guère possible, même si Donald Trump se remet à appeler le président Xi son bon ami.

Risque lié à la guerre commerciale avec la Chine et aux tarifs par secteur d’activité
Évaluation par les spécialistes sectoriels de RBC Marchés des Capitaux des perspectives relatives à la demande des actions américaines qu’ils suivent
china impacts

Nota : Échelle utilisée pour l’enquête : +2 = très favorable, +1 = favorable, 0 = neutre, -1 = défavorable, -2 = très défavorable ; les perspectives n’ont été jugées favorables ou très favorables pour aucun secteur.

Sources : Stratégie sur actions américaines, RBC Marchés des Capitaux, estimation de RBC Marchés des Capitaux ; tableau publié dans le numéro d’août de RBC Macroscope, enquête réalisée en mai 2019

Pression maximale

L’autre obstacle à un accord global tient au fait que, selon Beijing, l’administration Trump demande la lune. Les États-Unis cherchent à changer les plans de développement, la structure économique, les lois, la réglementation et l’idéologie de la Chine.

Ils entendent contrecarrer ses programmes économiques stratégiques à long terme, nommément « Made in China 2025 » et l’initiative « la Ceinture et la Route ». Les États-Unis voient dans ces initiatives des menaces pour la sécurité et un élargissement des politiques industrielles et technologiques d’État chinoises.

Washington veut également que la Chine continue de réformer son système d’entreprises d’État et réduise le soutien qu’elle lui apporte, et ce, même si le pays a fortement rétréci ce secteur au fil des 20 dernières années. L’administration Trump demande à Beijing, entre autres choses, de resserrer sa législation sur la propriété intellectuelle, de mettre fin à ce qu’elle appelle les transferts de technologie forcés et d’assouplir ses entraves aux coentreprises avec des sociétés étrangères.

Même si certaines des exigences des États-Unis sont justifiées et pourraient être comblées, du moins en partie, dans un accord commercial de façade, pourquoi la Chine abandonnerait-elle les objectifs stratégiques à long terme des programmes précédemment évoqués ? Nous ne pensons pas qu’elle le fera, ce qui s’ajoute aux raisons qui rendent improbable un accord commercial global révolutionnaire.

S’habituer à une nouvelle réalité

À nos yeux, le différend commercial s’inscrit dans une lutte géopolitique générale entre le cadre unipolaire dominé par les États-Unis depuis la fin de la Guerre froide et une transition, inévitable selon la Chine et d’autres pays, vers un ordre mondial multipolaire régi par différentes puissances.

La rivalité entre la Chine et les États-Unis pourrait persister pendant de nombreuses années et apparaître à l’occasion à l’écran radar du marché, ce qui pourra avoir une incidence sur les rendements des actions lorsque des problèmes se poseront sur le plan du commerce, des tarifs ou de la croissance économique. À d’autres moments, cette rivalité restera probablement en arrière-plan, sans influer sur le cours des actions, comme on l’observe souvent dans le cas des luttes géopolitiques. Qu’un accord commercial soit conclu ou non, nous pensons que les investisseurs devront s’habituer à ces tensions entre les deux pays.


Déclarations exigées

Ressources pour les recherches