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Par Laura Cooper

Les limites de la politique monétaire

L’expansion économique mondiale fête son dixième anniversaire, mais les célébrations sont assombries par quelques imprévus : les tensions commerciales persistantes entre les États-Unis et la Chine et des données économiques décevantes. Les investisseurs sont de plus en plus inquiets des possibles contrecoups, et les marchés financiers s’attendent à ce qu’il faille recourir à des mesures de stimulation dans les économies avancées pour prolonger la fête. 

En annonçant qu’elles étaient prêtes à utiliser leurs outils pour soutenir l’expansion, les grandes banques centrales ont stimulé l’enthousiasme des investisseurs. La Fed et la Banque centrale européenne (BCE) ont exprimé leur intention de laisser jouer la musique, et les marchés s’attendent à ce que le Japon, le Canada et d’autres pays emboîtent le pas. Toutefois, étant donné que les économies avancées profitent encore de conditions accommodantes, le recours à des leviers de politique monétaire pour prolonger le cycle pourrait ne pas s’avérer aussi efficace que par le passé.

L’expansion économique américaine célèbre son dixième anniversaire
Durée en trimestres du commencement d’une reprise au début de la récession
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Sources : Bloomberg, RBC Gestion de patrimoine ; données prises en compte jusqu’au 12 juin 2019.

Les banques centrales vérifient leurs stratégies

Le cycle économique américain est en voie de devenir le plus long jamais enregistré ; depuis dix ans, en effet, les banques centrales prennent des mesures pour stimuler la croissance à la suite de la crise financière mondiale. Les bilans des grandes banques centrales ont grimpé en flèche et presque quintuplé durant cette période, alors que les taux directeurs sont demeurés à des niveaux historiquement bas.

La force de l’influence exercée par les politiques oblige à se demander ce que les décideurs pourraient faire de plus. Le Fonds monétaire international (FMI) a prévenu que la marge de manœuvre était limitée pour contrer un repli en cas d’accentuation des tensions commerciales ou de ralentissement de la croissance mondiale.

Pourquoi ? Premièrement, à cause de l’effet des taux d’intérêt négatifs. Les taux négatifs ont pour objectif d’inciter les investisseurs à chercher de meilleurs rendements dans les actifs plus risqués et de stimuler l’activité économique par l’emprunt. Cependant, dans un contexte où les acteurs du marché s’inquiètent de la croissance économique et où les banques centrales jouent la prudence, les investisseurs vont de plus en plus à contre-courant et n’hésitent pas à payer pour la sécurité des obligations gouvernementales, ce qui enfonce encore davantage certains rendements en territoire négatif. Le fort engouement pour les obligations à rendement négatif en Europe et au Japon en est un signe manifeste : le montant des titres de créance à taux négatif a dépassé les dix mille milliards de dollars américains, soit une hausse de plus de 20 % depuis le début de l’année et un niveau qui s’approche des sommets de 2016. 

Deuxièmement, la ligne qui relie les taux historiquement bas et l’activité économique réelle semble floue. Dans de nombreuses économies avancées, les faibles taux directeurs, censés stimuler la croissance économique, favoriser la croissance des salaires et attiser l’inflation, n’ont pas eu l’effet escompté. Par exemple, la BCE maintient un taux directeur négatif depuis 2014, mais les pressions sur les prix demeurent faibles et la reprise de la croissance se fait attendre. Par conséquent, la capacité de taux encore plus bas à stimuler l’expansion économique, à la marge, semble limitée – surtout en Europe.

Enfin, les marchés financiers doutent de la capacité des banques centrales à remplir leurs mandats, en raison de la baisse des attentes d’inflation dans les économies avancées. À un moment où les taux directeurs sont exceptionnellement bas, les attentes en baisse quant à la croissance des prix poussent les rendements réels à la hausse. Cela devrait renchérir les coûts d’emprunt, ce qui pourrait restreindre l’appétit pour les placements. Les banques centrales devront peut-être abaisser davantage leurs taux directeurs pour compenser le resserrement connexe des conditions financières avant de s’attendre à voir des répercussions sur la croissance.

Les marchés financiers s’attendent de plus en plus au début d’un cycle synchronisé d’assouplissement des politiques des grandes banques centrales, ce qu’ont déjà amorcé l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Nous croyons que des mesures de stimulation de fin de cycle pourraient offrir un certain soutien, mais il faut savoir que les marchés tiennent déjà compte de fortes baisses de taux, alors que les grandes banques centrales hésiteront à agir prématurément.

Les dépenses gouvernementales à la rescousse ?

Étant donné les limites possibles de l’efficacité de nouvelles mesures de stimulation, le carburant des moteurs de croissance économique devra peut-être provenir d’organismes autres que les banques centrales si les conditions se détériorent.

Les dépenses gouvernementales soufflent dans les voiles des économies avancées en 2019, une tendance qui devrait s’inverser en 2020 quand s’estompera l’élan donné par les mesures de stimulation budgétaire américaines. Les économies avancées n’ont toutefois pas restauré complètement leur situation budgétaire après les déficits creusés durant la crise financière mondiale. Les déficits persistants et les niveaux d’endettement élevés par rapport à ceux d’il y a dix ans semblent, selon nous, indiquer que les politiques budgétaires ne suffiront peut-être plus à prolonger l’expansion.

La forte incertitude politique à l’échelle mondiale, qui tient en grande partie à la rhétorique intransigeante en matière de commerce, pourrait limiter davantage la capacité des gouvernements à soutenir la croissance. Les entreprises et les consommateurs prudents pourraient alors hésiter à réagir aux mesures de stimulation, ce qui limiterait l’effet d’une politique budgétaire expansionniste.

La Fed mène la danse

Nous croyons que la volonté exprimée par les banques centrales d’opter pour un assouplissement de leurs politiques, si les conditions l’exigent, indique que l’expansion économique peut encore se prolonger, même si leur capacité de stimuler la croissance mondiale est limitée. Mais, par-dessus tout, la Fed jouera probablement un rôle prépondérant, car c’est elle qui jouit de la plus grande marge d’action parmi les banques centrales du Groupe des dix (G10) (voir graphique).

La Fed a plus de marge d’action que les autres banques centrales du G10
Comparaison entre le taux directeur américain et celui des autres banques centrales du G10
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Taux des fonds fédéraux des É.-U.

Taux directeurs des pays du G10, à l’exception des É.-U. (moyenne pondérée in fonction du PIB)

Sources : Bloomberg, RBC Gestion de patrimoine ; données prises en compte jusqu’au 12 juin 2019.

De récents commentaires d’importants décideurs de la Fed semblent indiquer que cette dernière surveillera les risques commerciaux actuels et l’évolution des données économiques pour déterminer s’il faut abaisser les taux et qu’elle agira si les conditions l’exigent. La réunion du Comité fédéral de l’open market des 18 et 19 juin sera déterminante, en ce qu’elle donnera le ton aux attentes futures concernant les politiques monétaires.

Nos spécialistes des stratégies relatives aux titres à revenu fixe estiment qu’il faut s’attendre à deux baisses de taux au second semestre de l’année, et peut-être à une troisième au début de 2020, si besoin. Ils pensent qu’à moins d’une grave détérioration des conditions, la Fed hésitera à réduire davantage les taux avant l’élection présidentielle.

La capacité limitée des banques centrales et des gouvernements à soutenir la croissance en réaction à un repli commande la vigilance. Elle n’annonce toutefois pas, selon nous, la fin imminente d’une expansion économique presque record. La croissance économique a ralenti et des risques baissiers existent, mais la politique de prudence – menée par la Fed et suivie par d’autres grandes banques centrales – pourrait permettre au marché boursier haussier de faire un autre tour de piste avant la fin de la fête.


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