large crack in road

Par Jay Roberts

À la première rencontre entre le président Xi Jinping et le président Donald Trump, qui s’est déroulée au club de golf Mar-a-Lago, propriété de ce dernier, en Floride, en avril 2017, tout n’était que sourire et courtoisie. L’agence de presse officielle chinoise Xinhua a parlé de triomphe – en dépit du fait que le président Trump avait appris au président Xi, qui ne se doutait de rien, le tir de 59 missiles en direction de la Syrie tout en dégustant un « magnifique morceau de gâteau au chocolat » – et elle a déclaré que la rencontre s’était avérée positive et fructueuse et qu’elle marquait un nouveau point de départ pour les relations bilatérales les plus importantes au monde. Le président Trump avait louangé son amitié avec le président Xi et qualifié la relation d’« exceptionnelle ». Il s’agissait effectivement d’une amélioration comparativement aux propos tenus durant la campagne en 2016.

Depuis, et comme l’ont relevé diverses publications des Perspectives mondiales en 2018, l’influence des partisans d’une approche plus musclée envers la Chine n’a pas cessé de croître au sein de l’administration Trump. Cette administration est d’ailleurs rapidement passée de la parole aux actes. Jusqu’à présent, cette situation a mené à l’imposition de tarifs de 5 % à 25 % sur 250 milliards de dollars de marchandises provenant de la Chine, et d’autres hausses de tarifs sont prévues pour janvier 2019. La Chine a répliqué en conséquence en imposant ses propres taxes à 160 milliards de dollars de marchandises américaines, affirmant ainsi fermement sa propre conviction quant à son état de puissance mondiale qui ne courbera jamais l’échine.

Les marchés boursiers chinois se sont fortement repliés en territoire baissier, même si cela se produit dans un contexte de mise en œuvre de la politique chinoise visant un désendettement financier, terme complexe qui renvoie simplement au fait de s’occuper des secteurs plus risqués des prêts dans l’économie. La devise chinoise a fléchi. Dernièrement, les investisseurs mondiaux, et le marché américain dominant, ont commencé à comprendre que ce qui se déroule entre les États-Unis et la Chine dépasse grandement le positionnement politique. L’enjeu est beaucoup plus vaste.

Principaux indices boursiers asiatiques : rendements annuels cumulatifs pour 2017 et 2018
En dollars américains
territoire inconnu chart 1

HSI

MXAP

NIFTY

JCI

TPX

STI

TWSE

As51

SHCOMP

SZCOMP

Indices présentés : indice Hang Seng de Hong Kong (HSI), indice MSCI Asie-Pacifique tous les pays (MXAP), indice Nifty 50 (NIFTY) de la National Stock Exchange of India, indice composite de la Bourse de Jakarta (JCI), indice Tokyo Stock Price Index (TPX) de la Bourse de Tokyo, indice Straits Times (STI), indice pondéré (TWSE) de la Bourse de Taïwan, indice S&P/ASX 200 (As51), indice composite de la Bourse de Shanghai (SHCOMP), indice composite de la Bourse de Shenzhen (SZCOMP)

Sources : RBC Gestion de patrimoine, Bloomberg ; données prises en compte jusqu’au 5 novembre 2018

En septembre, le président Trump a accusé la Chine de s’ingérer dans les élections américaines de mi-mandat1, laissant entendre que le président Xi ne faisait « peut-être plus partie de ses amis ». Un euphémisme, peut-être. Comme les choses ont changé.

Plan B

Il n’est pas seulement question d’un différend commercial. Il est principalement question d’une lutte pour la sécurité nationale qui touche aux grands thèmes suivants : le leadership technologique ; les lois, règlements et comportements ; une accusation générale d’ingérence étatique ; et des différences idéologiques.

Tous les présidents américains ont le devoir de produire une stratégie de sécurité nationale. Le président a présenté la sienne en décembre 2017 en un temps record. Remarques : « La Chine et la Russie défient la puissance, l’influence et les intérêts des États-Unis en tentant de miner la sécurité et la prospérité américaines. Ils sont déterminés à rendre les économies moins libres et équitables, à développer leurs capacités militaires et à exercer un contrôle sur les renseignements et les données pour réprimer leurs sociétés et étendre leur influence2. »

Les doléances exprimées dans le rapport du représentant américain au Commerce de mars 2018, demandé par le président Trump en août 2017, s’articulent autour du présumé vol de propriété intellectuelle par la Chine, du transfert forcé de technologies, de l’accès limité au marché et des cyberattaques parrainées par l’État3.

Il est donc pratiquement impossible que tout cela soit résolu par une courte rencontre et une poignée de main entre le président Trump et le président Xi. Au mieux, à court terme, on s’entendra pour repousser les hausses de tarifs, par exemple, ou reprendre les négociations (qui sont minimes actuellement). Les États-Unis ont cependant déclaré qu’ils refuseraient maintenant toute négociation sans le dépôt d’un plan concret sur la technologie par la Chine4.

De plus, bien que le différend se soit aggravé au cours de la dernière année, il se préparait réellement depuis de nombreuses années. L’administration Obama avait traité de questions semblables. Aujourd’hui encore, malgré l’énorme gouffre qui se creuse entre les républicains et les démocrates, la question des relations avec la Chine est l’un des rares enjeux qui jouissent d’un appui bipartisan absolu, y compris de certains des plus virulents critiques du président Trump au sein du camp démocrate.

Les États-Unis ont longtemps cru que leurs relations avec la Chine entraîneraient les changements souhaités au fil du temps. Ils délaissent actuellement cette croyance. La mise en œuvre du plan B est commencée, et ce plan ne comprend pas que des tarifs5. La Chine a répliqué en refusant de céder publiquement. Les médias d’État qualifient les méthodes américaines de « chantage extrême ». Xi Jinping a prononcé un discours lors d’une foire commerciale tenue à Shanghai le 5 novembre. Il y a annoncé « un nouveau cycle d’ouverture de haut niveau ». Il a aussi déclaré que le système de libre-échange est menacé et lancé quelques critiques à peine voilées à l’endroit des États-Unis.

Traversée du Rubicon

Depuis le début du conflit, des représentants des États-Unis ont émis publiquement de nombreux commentaires soulignant la gravité de la situation et la volonté des États-Unis d’avoir une nouvelle stratégie.

Le commentaire le plus véhément a été fait lors d’un discours – l’histoire l’appellera peut‑être le discours – prononcé par le vice-président Mike Pence le 4 octobre à Washington6. Pendant 40 minutes, le vice-président Pence a riposté de façon cinglante à la Chine à propos d’une vaste gamme d’enjeux allant bien au-delà du commerce. L’éventail des récriminations et accusations sur de nombreux aspects comme les affaires commerciales, l’idéologie politique, le développement des capacités militaires et les droits de la personne ; la durée du discours ; son insistance totale sur la Chine ; et le fait qu’il a été prononcé par le deuxième représentant officiel en importance des États-Unis sont tous des éléments qui, pris ensemble, produisent un effet pouvant s’apparenter à une traversée du Rubicon pour les États-Unis. De son côté, la Chine s’interroge sur son rôle dans un monde unipolaire soumis à l’hégémonie américaine.

La nature de la relation stratégique entre les États-Unis et la Chine subit un profond changement générationnel, à notre avis. Nous nous attendons à ce que cette divergence demeure pendant que les deux pays s’efforcent d’éliminer certaines interdépendances au fil du temps. La méfiance s’accentue des deux côtés. Nous croyons que le processus perdurera et qu’il sera parsemé d’épisodes de véritables tensions.

Conséquences économiques et réaction des marchés

L’économie américaine est principalement axée sur le consommateur et le marché intérieur. Si les mesures économiques sont limitées à des tarifs modérés, nous croyons que l’effet sur les États-Unis pourra être géré durant les périodes d’expansion. Toutefois, les actions secondaires imprévisibles, comme la limitation de l’accès au marché en Chine ou l’imposition d’une série de sanctions très sévères, s’avéreraient plus néfastes pour certaines entreprises, à notre avis. De plus, l’incidence inflationniste des tarifs n’est pas claire – à un moment où les rendements des obligations américaines exercent une pression à la hausse sur le relèvement des taux de la Réserve fédérale et les données économiques solides.

Pour la Chine, l’effet d’une guerre commerciale complète serait beaucoup plus important, car une réduction de la croissance pouvant atteindre 0,7 % pourrait en découler, selon une estimation du gouvernement chinois. Toutefois, l’économie de la Chine est plus axée sur le consommateur et les services que bien des gens peuvent le croire, à notre avis.

Taux de change entre le yuan chinois et le dollar américain
territoire inconnu chart 2

Sources : RBC Gestion de patrimoine, Bloomberg ; données prises en compte jusqu’au 8 novembre 2018

Les marchés boursiers de la Chine, de Hong Kong et, dans une certaine mesure, d’ailleurs en Asie ont réagi rapidement et négativement depuis l’imposition des premiers tarifs. L’indice Hang Seng de Hong Kong s’est replié 8 mois sur 10 en 2018. L’indice MSCI Chine a été révisé à la baisse pendant six mois consécutifs. Il faut arrêter cette tendance avant que les investisseurs ne puissent devenir plus constructifs, à notre avis.

Malheureusement pour la Chine, le différend survient dans une période de désendettement financier, qui, en soi, produit un effet sur la capacité des entreprises chinoises à exploiter les marchés des capitaux intérieurs. Par exemple, certains promoteurs immobiliers chinois ont été contraints d’offrir des rendements nettement plus élevés lors de l’émission de nouvelles obligations.

Nous avons commencé à observer un soutien à la politique de la Chine pour le marché boursier. Traditionnellement, le marché a touché un creux d’un à six mois après l’annonce d’un tel soutien, mais chaque situation est différente. Nous prévoyons un affaiblissement de la devise chinoise à 7,00 par rapport au dollar américain, mais nous croyons que les autorités ne toléreront pas de liquidation désordonnée.

Le différend a aussi des effets importants sur d’autres marchés boursiers asiatiques. Certains de ces marchés s’approchent de niveaux pour lesquels la valorisation peut devenir favorable.

Désormais, le fossé grandissant entre les États-Unis et la Chine aura des conséquences sur les taux de croissance économique (même si les avantages peuvent s’intensifier dans d’autres pays selon le mouvement des chaînes d’approvisionnement). Nous croyons toutefois que cette situation entraînera une érosion continue de la croissance plutôt qu’un choc. L’effet sur certaines entreprises sera négligeable ; pour d’autres, il pourrait s’avérer plus important. Les investisseurs devraient prendre en considération ces éléments lors de la création et de la gestion des portefeuilles.


Déclarations exigées

Ressources pour les recherches

  1. https://www.theguardian.com/us-news/2018/sep/26/trump-china-beijing-election-midterms-interference-claim
  2. https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2017/12/NSS-Final-12-18-2017-0905.pdf. Page 12.
  3. Voir l’article « En première ligne dans le conflit commercial » dans les Perspectives mondiales hebdomadaires du 2 août 2018
  4. https://www.wsj.com/articles/u-s-wont-resume-trade-talks-without-firm-proposal-from-a-wary-china-1540465201
  5. https://www.reuters.com/article/us-usa-trade-china-semiconductors/us-restricts-exports-to-chinesesemiconductor-firm-fujian-jinhua-idUSKCN1N328E
  6. https://www.whitehouse.gov/briefings-statements/remarks-vice-president-pence-administrations-policy-towardchina/

Déclaration sur les analystes qui ne sont pas américains : Jay Roberts, un employée de RBC Dominion valeurs mobilières Inc., société étrangère affiliée de RBC Gestion de patrimoine – États-Unis, ont participé à la préparation de cette publication. Cette personne n'est ni inscrite ni qualifiée en tant qu'analyste de recherche auprès de la Financial Industry Regulatory Authority («FINRA») et ne peut pas être assujettie au Règlement 2241 de la FINRA, qui régit les communications avec les sociétés touchées. , les apparitions publiques et les opérations sur titres dans les comptes des analystes de recherche.