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Par Kelly Bogdanova

  • Les prévisions des bénéfices pour l’année en cours et la prochaine comportent un risque de baisse. Il faudra peut‑être attendre jusqu’en 2022 pour que les bénéfices remontent pleinement la pente, soit plus tard que ne le prévoit le marché.
  • Même si le rétablissement des bénéfices et de l’économie tarde à se matérialiser, il devrait survenir plus rapidement qu’après la crise financière mondiale.

L’indice S&P 500 a pris 30 % par rapport à son creux de mars et n’a reculé que de 10 % depuis le début de l’année. Le marché boursier américain montre donc qu’il peut traverser rapidement la crise de la COVID‑19 et la forte récession, et ce, sans conséquences majeures.

Le marché s’est laissé convaincre par l’amélioration des statistiques concernant l’épidémie, les mesures sans précédent de relance budgétaire et de la Réserve fédérale, l’espoir d’une récession de courte durée et les avancées dans la recherche d’un traitement contre la COVID‑19 ; ce sont toutes des raisons valides pour un rebond, surtout si leurs effets sont combinés.

Les trajectoires de reprise des bénéfices des sociétés et de l’économie pourraient cependant s’avérer difficiles à partir de maintenant.

Cette crise inédite liée à la COVID‑19 pourrait freiner les bénéfices et la croissance du produit intérieur brut (PIB) plus longtemps que les participants aux marchés le prévoient actuellement. À notre avis, les investisseurs devront tenir compte de certains obstacles pouvant ralentir le retour à la normale des conditions.

Bénéfices à court terme : éléments connus et inconnus

Les bénéfices des sociétés devraient fortement reculer cette année. Les participants aux marchés le savent et l’acceptent.

En 2020, la trajectoire des bénéfices d’un trimestre à l’autre – le deuxième trimestre sera probablement le pire – est prise en compte dans les prévisions générales présentées ci‑dessous, qui constituent une estimation raisonnable. À notre avis, le deuxième trimestre sera vraisemblablement le plus durement touché du fait des mesures de confinement mises en œuvre dans la majeure partie du pays en avril et des réouvertures progressives qui devraient survenir en mai et en juin. Le recul des bénéfices devrait s’atténuer au cours du deuxième semestre de l’année.

Pourtant, l’ampleur du repli des bénéfices annuels comporte certaines inconnues importantes.

Croissance et prévisions des bénéfices du S&P 500 par trimestre
Comparaison de la croissance des bénéfices trimestriels avec celle de la période correspondance de l’année précédente (sur 12 mois)
Comparaison de la croissance des bénéfices trimestriels avec celle de la période correspondance de l’année précédente (sur 12 mois) chart

Croissance réelle en gris, prévisions générales en bleu. C’est au deuxième trimestre que le taux de croissance des bénéfices du S&P 500 sera probablement le plus bas. À notre avis, les estimations consensuelles pour 2020 comportent encore un risque de baisse.

Sources : RBC Gestion de patrimoine, système I/B/E/S de Refinitiv (valeurs réelles et prévisions générales) ; données en date du 4 mai 2020.

Premièrement, les équipes de direction donnent évidemment peu d’indications sur la croissance des bénéfices et des revenus pour 2020, étant donné les grandes incertitudes que soulèvent la COVID‑19, le rythme de réouverture de l’économie, les effets du chômage sur la demande totale et, éventuellement, une nouvelle vague d’infections. La période de publication des résultats du premier trimestre prendra fin dans quelques semaines. D’ici là, nous croyons qu’une faible proportion d’entreprises – peut‑être pas plus de 16 % – auront formulé des prévisions de bénéfices pour l’année complète. Pour le deuxième semestre de l’année, on n’aura peut‑être pas de précisions avant la fin de la période de publication des résultats du deuxième trimestre, soit en août.

Deuxièmement, le processus de réouverture de l’économie américaine (et des économies d’autres pays où les multinationales du S&P 500 génèrent des revenus) pourrait avoir un effet plus restrictif sur les entreprises que ne le prévoit le marché. L’imposition de mesures de distanciation sociale dans une multitude d’entreprises ainsi que l’adoption coûteuse de nouveaux règlements sur la santé et la sécurité peuvent s’avérer nécessaires du point de vue de la santé publique. Cependant, on voit bien qu’elles comprimeront les revenus et les marges bénéficiaires.

Troisièmement, des autorités de santé publique mettent en garde contre la possibilité d’une nouvelle vague d’infections, en raison de la lassitude causée par la quarantaine au sein de la population ou d’une recrudescence des infections à l’automne et à l’hiver. L’Allemagne connaît déjà une hausse du nombre quotidien d’infections, alors que les mesures de confinement ont été légèrement assouplies. De son côté, la Chine n’a pas encore éradiqué le virus malgré le succès qu’elle a connu au départ.

En outre, la rhétorique de l’administration Trump et d’autres représentants élus à propos de la COVID‑19 et de la Chine pose des risques pour le marché, surtout si ces discours dépassent le cadre de la campagne électorale et mènent en fait à des sanctions ou à des tarifs douaniers. Ces derniers ont d’ailleurs fortement pénalisé le marché américain en 2018.

D’après nous, ces inconnues posent un risque de baisse pour les prévisions consensuelles des bénéfices, de 131 $ par action, et celles de RBC Marchés des Capitaux, de 135 $ par action, établies pour le S&P 500 en 2020. Pour l’instant, il nous semble plus réaliste d’utiliser une fourchette de 125 $ à 135 $ par action.

Quelle sera la durée du retour à la normale pour les bénéfices ?

Peu importe comment se déroulera l’année 2020, le marché semble déjà passer outre la baisse des bénéfices et se concentrer sur leur reprise ultérieure. Il s’agit d’une attitude raisonnable puisque la valeur des actions devrait reposer sur les bénéfices futurs réalisés sur plusieurs années et non quelques trimestres.

Étant donné le rebond fulgurant du S&P 500 depuis le creux du 23 mars, nous pensons que le marché prévoit qu’en 2021 les bénéfices reviendront au niveau où ils se trouvaient avant l’épidémie de COVID‑19. Ce niveau ne sera toutefois pas atteint avant 2022 à notre avis.

Les prévisions générales pour 2021 ont fortement diminué : elles sont passées de 197 $ par action au début de l’année à 168 $ par action dans le sillage de la récession causée par la COVID‑19, ce qui est normal. Ces prévisions semblent plus conformes à la réalité, mais nous croyons qu’elles diminueront encore. RBC Marchés des Capitaux table sur 153 $ par action pour 2021.

Nous n’écartons pas d’autres baisses des bénéfices, même en deçà des prévisions de RBC de 153 $, en raison des obstacles économiques importants et des incertitudes liées à la COVID‑19. Le S&P 500 et d’autres grands indices boursiers américains devront peut‑être s’ajuster au vu des pressions baissières supplémentaires qui s’exercent sur les prévisions des bénéfices pour 2021.

Bénéfice annuel par action du S&P 500 et estimations
Bénéfices réels en gris, estimations de RBC en bleu
Bénéfices réels en gris, estimations de RBC en bleu chart

Il est peu probable que les bénéfices du S&P 500 dépassent le sommet de 2019 avant la fin de 2021.

Sources : RBC Gestion de patrimoine, Stratégie sur actions américaines, RBC Marchés des Capitaux et Thomson Reuters I/B/E/S. Les données de 2020 et de 2021 sont des estimations de RBC Marchés des Capitaux.

Que les bénéfices dépassent le niveau de 2019 l’année prochaine ou la suivante, ce retour à la normale sera beaucoup plus court que celui qui a suivi la crise financière mondiale ; il avait alors fallu quatre années pour revenir au sommet précédent.

Un retour à la normale empreint de patience pour l’économie

Eric Lascelles, économiste en chef, RBC Gestion mondiale d’actifs Inc., croit que le rétablissement de l’économie, que ce soit aux États‑Unis ou dans d’autres régions et pays importants, exigera de la patience.

Selon ses estimations actuelles, la croissance du PIB des États‑Unis reculera de 10,6 % en 2020. Ce déclin, sans pareil depuis 1946, est plus important que celui qu’il avait déterminé précédemment (‑7,7 %). M. Lascelles a aussi revu à la baisse ses estimations pour le Canada, le Royaume‑Uni, la zone euro, le Japon et la croissance mondiale globale.

Prévisions de croissance annuelle du PIB de RBC Gestion mondiale d’actifs pour 2020
Variation annuelle moyenne du PIB en pourcentage pour un scénario de récession d’ampleur et de durée moyennes
Variation annuelle moyenne du PIB en pourcentage pour un scénario de récession d’ampleur et de durée moyennes chart

Marchés dév. : marchés développés ; Marchés émerg. : marchés émergents.

Source : RBC Gestion mondiale d’actifs ; prévisions en date du 27 avril 2020.

Ses prévisions concernant le PIB des États‑Unis pour 2020 sont bien en deçà de l’estimation moyenne de Bloomberg, de ‑4,0 % (qui, à notre avis, s’est ajustée lentement à la réalité de la COVID‑19 et qui a souvent du retard quand les conditions du marché changent, même dans des circonstances normales). La prévision de M. Lascelles se trouve tout en bas de la fourchette des prévisions qui constituent les attentes consensuelles.

M. Lascelles prévoit un bref déclin du PIB entre le sommet et le creux de 22,5 % au deuxième trimestre. Cette projection est comparable à la fourchette de ‑20 % à ‑25 % estimée par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

M. Lascelles croit qu’une révision à la baisse de la croissance américaine s’impose surtout parce que tout semble annoncer une lente reprise, dès que les autorités commenceront à lever les mesures de confinement. Le retour à la normale ne durera pas que quelques mois.

L’aversion persistante pour le risque en raison de la pandémie pourrait limiter la demande. M. Lascelles s’attend à ce que la demande accumulée soit moins importante qu’elle l’est habituellement après une récession, étant donné que la population réduira ses activités pour des raisons de sécurité, du moins jusqu’à ce qu’un traitement ou des vaccins efficaces soient largement disponibles. Le regain de confiance des consommateurs attendra sans doute une amélioration concrète des données sur l’emploi (et le chômage). Des complications sont à prévoir pour les chaînes d’approvisionnement puisque les règles d’ouverture varient selon les pays ou selon les régions. De plus, si le virus réapparaît de façon localisée, des entreprises seront forcées de modifier ou de cesser temporairement certaines activités.

Si les prévisions de M. Lascelles se concrétisent, le PIB des États‑Unis remontera à son sommet d’avant la crise de la COVID‑19 en février 2022, et non en septembre 2021, comme l’entrevoyait l’estimation précédente. Étant donné que le S&P n’a reculé que de 10 % depuis le début de l’année, nous pensons que le marché s’attend à un dénouement plus rapide qui permettrait à l’économie de revenir aux niveaux atteints avant l’épidémie de COVID‑19 en 2021.

Même selon les prévisions les plus prudentes, l’économie américaine reprendrait le terrain perdu plus rapidement qu’elle ne l’a fait après la crise financière mondiale. À l’époque, la reprise avait duré 3,5 ans, alors que le rebond dans le contexte de la COVID‑19 ne prendrait que deux ans.

Le PIB atteindrait son « plein potentiel » (c’est‑à‑dire le niveau où il se trouverait s’il n’y avait jamais eu de COVID‑19 et s’il avait continué de croître) à la fin de 2022 au plus tôt. Cela représente moins de trois ans, alors qu’il a fallu neuf années épuisantes pour que l’économie franchisse cette étape à la suite de la crise financière.

Faites preuve de discipline

Le marché boursier américain a connu le pire repli de l’économie depuis 1946 et un vif rebond de la croissance et des bénéfices en deux mois à peine. Nous pensons que la durée et les répercussions de la crise de la COVID‑19 seront moins importantes que celles observées à l’issue de la crise financière mondiale, mais le marché pourrait encore être bouleversé par bien des hauts et des bas d’ici là.

Les effets combinés des incertitudes persistantes quant à l’ampleur du recul des bénéfices et à la trajectoire de leur reprise l’année prochaine et en 2022, d’une part, et des soubresauts pouvant survenir durant la reprise de l’économie, d’autre part, soutiennent notre avis selon lequel il est sage de se préparer à toute éventualité et de sous‑pondérer les actions dans les portefeuilles.


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