Pendant la majeure partie des deux dernières décennies, le réseau électrique américain avait une tâche relativement simple : assurer son fonctionnement dans une économie où la demande d’électricité progressait à peine. Mais cette tâche évolue rapidement.
1 octobre 2026
Par Tyler Frawley, CFA
Les contraintes d’approvisionnement en électricité retiennent de plus en plus l’attention à mesure que s’accélèrent les investissements dans les centres de données et les infrastructures d’IA, mais l’enjeu va bien au-delà des centres de données. Les usines de semi-conducteurs, le secteur manufacturier et la croissance économique dans son ensemble contribuent également à accroître la demande d’électricité après près de 20 ans de stagnation, alors qu’une grande partie des infrastructures nécessaires date de plusieurs décennies.
La croissance annuelle de la demande d’électricité devrait s’accélérer considérablement au cours des prochaines décennies. Selon les projections de l’Energy Information Administration (EIA) des États-Unis, la demande d’électricité devrait croître de 1,3 % par année jusqu’en 2050, soit plus de deux fois le rythme de 0,6 % observé au cours des 20 dernières années. L’IEA prévoit que, sous l’effet de cette dynamique, la consommation totale devrait dépasser 6 000 térawattheures, soit une hausse d’environ 45 % par rapport aux niveaux actuels, tandis que les scénarios de croissance plus prononcée prévoient un niveau pouvant atteindre 6 350 térawattheures.
Sources : RBC Gestion de patrimoine; rapport Annual Energy Outlook 2026 de la U.S. Energy Information Administration.
Le graphique linéaire montre la consommation annuelle totale d’électricité aux États-Unis de 2005 à 2050 en térawattheures (TWh), souligne le taux d’augmentation et estime la consommation future jusqu’en 2050. De 2005 à 2025, la consommation annuelle a progressé d’environ 0,6 % par année, passant d’environ 3 800 TWh à 4 300 TWh. De 2025 à 2050, le graphique indique que la consommation s’accélérera pour atteindre une croissance annuelle de 1,3 % selon le scénario de base, atteignant plus de 6 000 TWh en 2050. Une note précise que les goulots d’étranglement liés aux infrastructures freineront la croissance à court terme, entre 2026 et le début des années 2030. Le graphique montre également des estimations de la consommation d’électricité selon des scénarios de croissance économique élevée et faible. Dans le scénario de croissance élevée, la consommation d’électricité atteindrait environ 6 350 TWh en 2050; dans le scénario de croissance faible, la consommation atteindrait environ 5 500 TWh.
Par ailleurs, selon le département de l’Énergie des États-Unis (DOE), plus de 70 % des lignes de transport d’électricité et des grands transformateurs de puissance du pays ont plus de 25 ans. L’enjeu n’est pas tant la disponibilité de l’électricité aux États-Unis que la capacité de construire suffisamment rapidement les infrastructures nécessaires pour répondre à la nouvelle demande. Les retards dans le développement des réseaux de transport, les pénuries d’équipement et la lenteur des approbations réglementaires ont créé d’importants goulots d’étranglement physiques, qui mettront probablement des années à se résorber, selon nous.
Ce décalage dans le temps influe de plus en plus sur les décisions des entreprises quant au lieu et à la façon d’investir. Même lorsqu’une entreprise dispose des capitaux et des technologies nécessaires pour réaliser ses projets, l’impossibilité d’obtenir la capacité électrique requise pendant plusieurs années peut faire du réseau électrique une contrainte à la croissance économique.
Une récente évolution chez Oracle en offre un exemple particulièrement opportun. Pas plus tard que la semaine dernière, la société a émis un avis de « force majeure » concernant le projet Jupiter, un énorme projet de centres de données de 2,5 gigawatts de 165 milliards de dollars au Nouveau-Mexique en cours de développement pour soutenir OpenAI. Cet avis concernait de possibles retards dans l’obtention de l’électricité nécessaire au projet et permettrait à Oracle de différer le paiement des loyers si l’installation n’était pas achevée comme prévu en 2028. Le projet a également subi des retards en raison d’un gazoduc devant approvisionner son système de production d’électricité sur place en gaz naturel et d’un permis relatif à la qualité de l’air toujours en attente pour le système de piles à combustible.
Nous ne croyons pas que ces types d’enjeux sont propres à Oracle. La société semble avoir les capitaux, la demande et les technologies nécessaires pour mener à bien la construction du centre de données. Pourtant, les contraintes liées aux infrastructures électriques et aux processus d’autorisation continuent de retarder la mise en service de cette capacité. C’est précisément le type de décalage qui, selon nous, deviendra de plus en plus fréquent à mesure que la construction de centres de données s’accélère.
Cet enjeu est d’autant plus important que des ressources publiques et privées considérables ont été mobilisées pour développer les infrastructures d’IA, la fabrication de semi-conducteurs et l’activité manufacturière aux États-Unis. Ces investissements stratégiques visent à stimuler la croissance économique et la productivité, mais leur incidence à terme demeure limitée par la capacité du réseau électrique.
C’est pourquoi, à notre avis, le développement des infrastructures électriques va bien au-delà d’un simple enjeu pour les secteurs de l’énergie et des services publics. La capacité de produire et d’acheminer l’électricité joue un rôle de plus en plus déterminant dans la croissance et la compétitivité du pays, si bien que le réseau électrique ne peut plus être traité comme une considération secondaire.
Les investissements nécessaires sont considérables, mais, fait encourageant, les décideurs et les organismes de réglementation s’emploient de plus en plus à lever les obstacles à leur réalisation.
Du côté de la Federal Energy Regulatory Commission, l’organisme fédéral responsable de la supervision du réseau électrique, les récentes réformes visent à remédier à certaines de ces contraintes. Les efforts visent principalement à encourager les services publics à planifier à plus long terme, à améliorer le processus de raccordement des nouveaux projets au réseau et à faciliter la répartition des coûts entre les régions. Le DOE consacre également des milliards de dollars à l’expansion du réseau de transport d’électricité et soutient la fabrication aux États-Unis d’équipements essentiels, comme les grands transformateurs de puissance. L’administration Trump a également invoqué la Defense Production Act afin de désigner les infrastructures du réseau électrique et les chaînes d’approvisionnement qui y sont liées comme essentielles à la défense nationale, ouvrant ainsi la voie à des paquets d’aide supplémentaires, comme de l’aide financière et des approbations simplifiées, pour la production aux États-Unis de transformateurs, d’équipements de transport d’électricité et d’autres composantes du réseau. Nous pensons que dans l’ensemble, ces efforts témoignent de l’attention croissante que les décideurs et les organismes de réglementation accordent au renforcement du réseau électrique, ce qui devrait, à notre avis, favoriser les investissements à long terme.
Si ces changements ne permettent pas d’éliminer les contraintes physiques, ils accroissent néanmoins la visibilité et l’attrait économique des projets, facilitant ainsi l’engagement de capitaux par les entreprises.
Dans ce contexte, nous entrevoyons trois grands domaines offrant des occasions d’investissement dans l’ensemble du système électrique, chacun correspondant à une contrainte particulière : la production d’électricité, les équipements électriques et les infrastructures du réseau.
La production d’électricité constitue le besoin le plus immédiat. Les États-Unis doivent accroître leur capacité de production fiable pour répondre à la hausse de la demande d’électricité, en particulier celle provenant des centres de données et des installations industrielles. Le gaz naturel devrait continuer d’occuper une place importante, puisqu’il permet d’assurer une production d’électricité fiable et disponible à la demande. Parallèlement, la production nucléaire existante devient de plus en plus précieuse face à la demande croissante d’électricité sans émissions de carbone. Au fil du temps, il faudra accroître les capacités de production au moyen de diverses technologies afin de répondre à la fois à l’ampleur de la demande et aux exigences de fiabilité d’une économie toujours plus énergivore.
La deuxième occasion concerne les équipements électriques nécessaires pour relier cette capacité de production aux nouvelles sources de demande. Les transformateurs, les commutateurs, les disjoncteurs et d’autres composants sont essentiels tant pour les nouvelles constructions que pour le remplacement des infrastructures vieillissantes, mais l’offre peine à suivre le rythme de la demande. Les délais de livraison prolongés et l’accumulation croissante des commandes soulignent la nécessité d’accroître les capacités manufacturières, tout en modernisant le parc d’équipements existant.
La troisième occasion concerne le réseau électrique lui-même. La capacité de production n’a de valeur que si l’électricité peut être acheminée jusqu’à l’utilisateur final. De nouvelles lignes de transport, de nouveaux postes électriques et de nouvelles infrastructures de distribution seront nécessaires pour répondre aux importants besoins des installations industrielles et raccorder de nouvelles capacités de production. La modernisation du réseau revêt également un caractère durable, puisqu’une grande partie des infrastructures existantes doit être mise à niveau, quelle que soit la vitesse à laquelle la demande liée à l’IA augmente.
Pendant une bonne partie des deux dernières décennies, la demande d’électricité a peu augmenté aux États-Unis. Or, nous estimons que la prochaine décennie et les années qui suivront devraient présenter un portrait fondamentalement différent. L’IA, le secteur manufacturier et l’expansion économique plus générale nécessiteront beaucoup plus d’électricité, ce qui exercera des pressions sur un réseau dont les limites physiques ont été établies bien avant l’émergence de cette demande.
Nous estimons que les investisseurs devraient privilégier les secteurs les plus directement exposés à ces contraintes, soit les entreprises qui fournissent les capacités de production, les équipements et les infrastructures nécessaires pour répondre à la nouvelle demande.
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