La croissance de la productivité a décéléré au cours des dix dernières années, nuisant à l’économie mondiale au moment précis où les données démographiques favorables se détérioraient. Les difficultés économiques qui ont frappé à la fois les pays développés et émergents s’expliquent principalement par l’apparition simultanée de ces deux problèmes.

La question brûlante vise à savoir si ces obstacles sont permanents ou temporaires. Les perspectives démographiques des prochaines décennies sont malheureusement et incontestablement sombres. Toutefois, les perspectives liées à la productivité continuent de faire l’objet de débats enflammés.

Les pessimistes s’attardent sur la série d’événements ponctuels favorables dont les effets s’atténuent et qui ont artificiellement stimulé la croissance de la productivité au cours du dernier siècle, comme l’urbanisation rapide, la généralisation de l’éducation, l’entrée massive des femmes sur le marché du travail et l’augmentation considérable de l’espérance de vie. Ces tendances ont maintenant porté leurs fruits et elles devraient dorénavant apporter moins de bénéfices.

Les économies émergentes pourraient aussi consommer avec moins d’avidité les technologies des pays développés, simplement en raison du fait qu’il reste beaucoup moins de nouvelles technologies à adopter.

Enfin, un argument répandu est que bon nombre de nouvelles technologies cruciales ont été découvertes lors des deux derniers siècles et que chacune d’entre elles a survolté la croissance de la productivité pendant un certain temps. Pensons notamment au chemin de fer, à l’électricité, au téléphone, à la production en série, au moteur à combustion, à la société par actions, à la radio, au climatiseur, au plastique et aux antibiotiques. Nous prévoyons que les prochaines décennies ne seront pas caractérisées par la même frénésie.

Si nous ne tenions compte que de ces facteurs, les perspectives liées à la productivité seraient indéniablement sombres. Elles ne le sont toutefois pas. Un examen approfondi montre aussi plusieurs facteurs clairement positifs.

La compréhension des vrais motifs de la décélération si prononcée de la croissance de la productivité constitue le point de départ naturel. Dans les pays développés, les causes fondamentales semblent temporaires. Le premier ralentissement a marqué la fin d’une hausse de productivité liée aux technologies de l’information qui s’est étendue du milieu des années 1990 au milieu des années 2000. De tels essors sont toujours éphémères et la dissipation des effets n’a que ramené la croissance de la productivité à un niveau normal.

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Ensuite, la crise financière mondiale a exercé de nouvelles pressions baissières, faisant passer la croissance de la productivité de normale à carrément lente. La crise et ses répercussions ont réfréné l’appétit pour le risque, amoindri les dépenses en immobilisations et nui à l’acquisition de compétences en cours d’emploi à cause d’un taux de chômage élevé. Il faudra des années pour combler les pertes concernant les dépenses en immobilisations et les compétences de la main-d’œuvre, mais il ne s’agit pas d’obstacles permanents.

Le pendant de la réduction de la capacité d’absorption de technologie des pays émergents est que leur arrivée prochaine à la frontière technologique mondiale les place en bien meilleure position pour commencer eux aussi à innover. Le bassin d’inventeurs potentiels est en effet passé de moins d’un milliard de personnes à plusieurs milliards d’un seul coup.

On a fait grand cas de la voiture sans conducteur, qui est bien moins novatrice que l’invention de la voiture elle-même ; toutefois, une foule de technologies essentielles à usage général s’imposent également à l’heure actuelle. La révolution informatique n’est pas encore terminée et celle de la robotique n’en est qu’à ses premiers balbutiements. Par ailleurs, nous en sommes tout au plus à mi-chemin dans le déploiement des technologies de réseau. Chacun de ces événements a une grande incidence sur une vaste gamme de secteurs et devrait stimuler le développement de nouvelles technologies. Un ensemble de technologies de moindre importance sont aussi sur le point d’être mises en place dans des secteurs comme les soins de santé, l’énergie et la défense.

Bien que ce soit tentant, il est insensé d’essayer de comparer les effets des technologies attendues à ceux des grandes inventions du passé. De nombreuses nouvelles inventions seront réalisées de manière totalement imprévue, comme c’est toujours le cas.

Ce qui compte, c’est que l’ingéniosité inhérente à l’être humain n’a pas été tarie d’un coup. La science fondamentale progresse encore à un rythme soutenu et les puissantes combinaisons de règles et d’incitatifs qui ont fait naître des générations d’inventeurs depuis la Révolution industrielle restent en place.

Des données empiriques sous-tendent une évaluation optimiste. La recherche et le développement entraînent en général une hausse de la productivité. La part de ce secteur dans le PIB a récemment atteint un niveau record aux États-Unis et dans des pays en développement à revenu intermédiaire. Les dépenses en immobilisations réelles aux États-Unis représentent à l’heure actuelle une part du PIB plus importante que la normale. Par ailleurs, grâce à un rendement du capital investi anormalement élevé, les entreprises profitent d’un grand nombre d’incitatifs visant à maintenir cette tendance.

Au niveau des entreprises, l’Internet révolutionne la livraison des biens et des services et augmente énormément l’évolutivité des sociétés aux idées brillantes. Ces facteurs favorisent indubitablement les changements technologiques, même s’il s’agit d’un obstacle pour les sociétés établies et les investisseurs. Pour les travailleurs, l’accélération de l’automatisation, conséquence des révolutions informatique et robotique, constitue une menace existentielle.

Que devons-nous en conclure ?  La croissance de la productivité devrait rester modeste au cours des prochaines années, car les effets de la crise financière mondiale se font toujours sentir. Toutefois, il ne faut pas en déduire que le statu quo régnera ; les entreprises et les travailleurs pourraient faire l’objet de grandes perturbations, et ce, même dans une période terne comme celle-ci. De plus, à long terme, les perspectives d’accélération des innovations grâce au déploiement constant des technologies actuelles, à l’arrivée inévitable de nouvelles technologies, à un meilleur soutien des pays émergents et à des récompenses plus considérables pour les bonnes idées devraient compenser la disparition graduelle des facteurs favorables à la croissance de la productivité globale, qui reviendra ainsi à un rythme normal.

Le présent article a été publié pour la première fois dans le Globe and Mail du 4 janvier 2016.