Europe : faire abstraction du bruit

Analyse
Perspectives

L’économie européenne s’est montrée étonnamment résiliente, mais la Banque centrale européenne (BCE) est attentive au risque d’une hausse des prix du gaz naturel. Compte tenu du calendrier politique chargé à venir, nous examinons les occasions que pourrait créer l’incertitude politique.

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24 septembre 2026

Frédérique Carrier
Première directrice générale et chef, Stratégies
de placement - RBC Europe Limited

Résilience économique et virage politique

Les sociétés européennes ont affiché de solides bénéfices au deuxième trimestre. Hors secteur de l’énergie, le bénéfice par action de l’indice STOXX Europe 600 a progressé de 13 % sur un an, une tenue notable sachant que, par le passé, les chocs énergétiques ont généralement érodé les bénéfices en Europe.

À notre avis, la vigueur des bénéfices s’explique en grande partie par la combinaison de la reflation intérieure et de la hausse des investissements. L’essor mondial des infrastructures d’IA, particulièrement aux États-Unis, mais aussi en Europe, a amélioré les perspectives de nombreuses sociétés de semi-conducteurs et de biens d’équipement. Le secteur financier a profité de la pentification des courbes de taux et du réendettement du secteur privé, tandis que le fonds allemand de 500 milliards d’euros destiné aux infrastructures commence à se répercuter sur les carnets de commandes des entreprises de construction et d’ingénierie. Tout cela s’inscrit dans un changement plus vaste de l’orientation des politiques de l’Union européenne (UE).

Prise en étau entre un partenaire commercial américain peu fiable et des industries chinoises fortement subventionnées, l’Union européenne (UE) a commencé à protéger ses secteurs clés, privilégiant l’autonomie stratégique plutôt que la croissance tirée par les exportations. Les quotas d’importation d’acier, par exemple, ont déjà stimulé les bénéfices des aciéristes européens au deuxième trimestre. Selon nous, cette réponse à des règles du jeu inéquitables pourrait favoriser la résilience économique, mais les décideurs doivent éviter que le protectionnisme aille au-delà de ce qui est strictement nécessaire.

Dans l’ensemble, le consensus prévoit une croissance du PIB de 1,2 % cette année et de 1,5 % l’an prochain, tandis que les prévisions de croissance des bénéfices des sociétés ont été relevées, sur 12 mois, à 15 % en 2026 et à 9 % en 2027.

Surveiller l’évolution des prix du gaz naturel

Sur fond de résilience économique, la BCE a relevé son taux directeur en septembre, après que l’inflation eut atteint 3,3 % sur 12 mois en août.

À l’avenir, nous nous attendons à ce que la banque centrale surveille l’incidence des prix élevés du gaz naturel sur l’inflation dans son ensemble. L’Europe dépend fortement du gaz naturel, qui détermine également les prix de l’électricité. Selon RBC Marchés des Capitaux, les variations des prix du gaz naturel se répercutent donc beaucoup plus largement sur l’inflation que celles des prix du pétrole.

Récemment, les prix du gaz naturel ont dépassé 80 €/MWh, soit plus du double de leur niveau d’avant la guerre en Iran, avant de redescendre quelque peu. Les incertitudes au Moyen-Orient continuent de perturber les livraisons de gaz naturel liquéfié (GNL), alors que les stocks sont également faibles à l’approche de l’hiver.

Les marchés anticipent quatre autres hausses d’ici juillet 2027. À notre avis, la BCE cherchera à faire en sorte que cette poussée d’inflation soit de courte durée. Si elle y parvient, elle pourrait inverser le cap en matière de taux d’intérêt plus tard l’an prochain.

Les prix de gros du gaz naturel européen ont doublé depuis le début du conflit au Moyen-Orient

Euros par mégawattheure

Explication Les prix de gros du gaz naturel européen, mesurés au moyen du mécanisme de transfert de titres, ont connu une volatilité spectaculaire au cours des cinq dernières années. La flambée la plus importante s’est produite pendant la pandémie de COVID-19 à la fin de 2021 et au début de 2022, lorsque les prix ont atteint un sommet d’environ 350 euros par mégawattheure, avant d’amorcer une baisse prolongée jusqu’au milieu de 2023 pour s’établir à 23 euros par mégawattheure en juin de la même année. Ils sont ensuite demeurés dans une fourchette relativement étroite jusqu’en février 2026, lorsque les prix ont recommencé à augmenter après le début du conflit au Moyen-Orient, alors que l’incertitude qui en a découlé a perturbé les marchés de l’énergie. En septembre 2026, les prix avaient environ doublé par rapport aux niveaux d’avant le conflit et atteint 82,6 euros par mégawattheure le 4 septembre 2026, avant de reculer et de s’établir à 71,8 euros au 23 septembre 2026. Malgré cette flambée, les prix demeurent nettement inférieurs aux sommets atteints pendant la pandémie.

Remarque : le graphique utilise le mécanisme de transfert de titres, un point d’échange virtuel pour le gaz naturel aux Pays-Bas, comme indicateur des prix de gros du gaz naturel en Europe.

Sources : RBC Gestion de patrimoine, Bloomberg; données du 24 septembre 2021 au 23 septembre 2026

Turbulences à venir

La région amorce une période d’incertitude politique et budgétaire. Le projet de loi sur le budget de la France doit être présenté au Parlement d’ici le 6 octobre. Jusqu’à présent, les négociations mettent en évidence la réticence du pays à limiter ses dépenses sociales, alors même que la morosité de la croissance économique rend plus difficilement soutenable une dette avoisinant 120 % du PIB. Le gouvernement s’attend maintenant à ce que le déficit budgétaire atteigne 5,4 % en 2026, contre 5,1 % en 2025, soit bien au-dessus du seuil de référence de 3 % de l’UE.

Le laxisme budgétaire pose problème à la France, dont les coûts d’emprunt sont désormais supérieurs à ceux de l’Italie. Il s’agit maintenant aussi d’un enjeu pour l’UE, puisque la France en est la deuxième économie. Le manque de discipline budgétaire de la France complique la perspective de nouveaux emprunts communs de l’UE, une solution à laquelle le bloc avait eu recours pour la dernière fois pendant la pandémie de COVID-19, avec l’émission de 750 milliards d’euros de titres de créance communs. L’Allemagne et les pays nordiques hésitent à recourir davantage aux emprunts communs, de crainte que les États membres en meilleure situation budgétaire ne finissent par garantir les dettes de pays moins disciplinés, comme la France. Les emprunts communs revêtent une importance particulière pour l’UE, car ils pourraient permettre de financer plus efficacement de grandes priorités communes, comme la défense, plutôt que de s’en remettre à des initiatives nationales fragmentées.

À notre avis, l’élection présidentielle française, qui se déroulera en deux tours en avril et en mai prochains, devrait accentuer les inquiétudes des investisseurs. Les sondages placent actuellement Marine Le Pen, du parti populiste Rassemblement national, largement en tête au premier tour. Bien qu’elle ait modéré son discours hostile à l’euro ces dernières années, Mme Le Pen serait peu encline à soutenir une intégration plus poussée de l’UE si elle était élue.

À notre avis, les investisseurs suivront également avec intérêt les répercussions de la récente victoire écrasante de l’Alternative pour l’Allemagne (AfD), parti de droite radicale, dans deux länder de l’Est de l’Allemagne. L’AfD est favorable à une normalisation des relations économiques avec la Russie et s’oppose à l’immigration. À notre avis, ces victoires ne devraient guère modifier le processus décisionnel du gouvernement fédéral au quotidien, mais elles risquent de fragiliser davantage la position politique du chancelier allemand Friedrich Merz et d’affaiblir quelque peu le programme de réformes du gouvernement fédéral.

Des élections nationales doivent également avoir lieu dans plusieurs autres pays européens. L’Italie, troisième économie de l’UE, doit tenir des élections d’ici décembre 2027. Depuis son arrivée au pouvoir, la première ministre Giorgia Meloni s’est recentrée, privilégiant la discipline budgétaire et modérant son discours eurosceptique. Elle subit également la pression du parti Futuro Nazionale (Avenir national), une formation eurosceptique située plus à droite sur l’échiquier politique, qui a attiré des transfuges.

La progression des forces populistes dans les grandes économies européennes est une tendance à surveiller, même si ses répercussions sur les politiques devraient rester limitées à court terme.

La volatilité offre des occasions

Selon nous, les risques politiques ne manqueront pas de faire les manchettes au cours des prochains mois, mais les entreprises européennes ont acquis une solide expérience pour composer avec l’incertitude au cours du dernier siècle. De plus, les sociétés composant l’indice STOXX Europe hors Royaume-Uni tirent plus de 50 % de leurs ventes de sources non européennes. Enfin, selon notre évaluation, les risques inflationnistes, budgétaires et politiques sont bien connus et sont déjà au moins partiellement pris en compte par les marchés.

Les taux de rendement européens ont atteint des sommets inégalés depuis des années en septembre. De plus, l’écart entre les taux de rendement des obligations d’État françaises à 10 ans et ceux des obligations d’État allemandes à 10 ans a atteint 105 points de base, son plus haut niveau en 10 ans. Même si les marchés semblent déjà tenir compte d’une grande partie des risques budgétaires et politiques en France, nous nous attendons à ce que l’aggravation du déficit maintienne cette prime à un niveau élevé. Nous préférons les obligations espagnoles, portugaises et de l’UE. Nous croyons que les taux de rendement des obligations d’État allemandes à 10 ans supérieurs à 3,4 % constituent un point d’entrée intéressant.

Quant aux actions européennes, nous maintenons une pondération neutre. À 14,8 fois les prévisions consensuelles de bénéfices pour 2027, les actions européennes nous semblent attrayantes pour un large éventail d’investisseurs, particulièrement ceux qui craignent que l’engouement pour l’IA ne s’essouffle aux États-Unis. À l’échelle mondiale, les investisseurs institutionnels et individuels demeurent sous-pondérés dans cette catégorie d’actif, et nous profiterions des périodes de volatilité pour accroître les positions. Nous continuons de priser les produits industriels, soutenus par divers facteurs structurels favorables.


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