L’électricité est devenue une contrainte clé des ambitieux plans de dépenses en immobilisations des géants de l’IA. Les centres de données consomment une part croissante de l’électricité aux États-Unis. Malgré l’augmentation des investissements dans la production et le transport, la capacité peine à suivre le rythme et les prix de l’électricité augmentent.
15 avril 2026
Par Josh Nye, Économiste principal, RBC Gestion mondiale d’actifs Inc.
La consommation d’électricité aux États-Unis augmente de nouveau après plus d’une décennie de stagnation. Le facteur qui a le plus contribué à cette augmentation est la prolifération des centres de données énergivores, alimentée par la demande croissante d’infonuagique ainsi que l’entraînement et les déductions des modèles d’IA (formés pour faire des prévisions à l’égard de nouvelles données).
Les services publics et les sociétés de très grande envergure (qui investissent massivement dans la puissance de calcul de l’IA) s’emploient à accroître leur capacité, mais l’offre peine à répondre à la demande. La hausse des prix de l’électricité pour les consommateurs est devenue un enjeu politique, et la résistance locale aux projets de centres de données s’intensifie.
L’électricité pourrait être la plus grande contrainte pour les ambitieux plans de dépenses en immobilisations des sociétés technologiques : l’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime qu’un cinquième des investissements mondiaux dans les centres de données risque d’être retardé en raison des goulots d’étranglement du réseau. Ce défi ne touche pas la Chine, qui a investi massivement dans de nouvelles capacités et produit maintenant plus du double d’électricité que les États-Unis.
La Maison-Blanche doit trouver un équilibre difficile pour améliorer l’abordabilité de l’électricité sans nuire aux investissements nationaux ni réduire l’avance notable du pays en matière de construction de centres de données.
Données jusqu’en novembre 2025.
Source : RBC Gestion mondiale d’actifs, U.S. Energy Information Administration (EIA), Macrobond;
Le graphique linéaire montre la consommation annuelle totale d’électricité des États-Unis en térawattheures (TWh/an) de 1990 à novembre 2025. La consommation est passée d’environ 2 750 TWh en 1990 à environ 3 900 TWh en 2008. Elle est restée relativement stable jusqu’en 2020, puis est repartie vers le haut. Elle atteignait environ 4 200 TWh en novembre 2025.
Selon les estimations du département de l’Énergie (DOE) des États-Unis, la consommation d’électricité des centres de données a augmenté de 18 % par an de 2018 à 2023, tandis que la demande globale d’électricité a fait du surplace. La part de l’électricité utilisée par les centres de données a plus que doublé, passant de 1,9 % à 4,4 % au cours de cette période et le DOE estime que cette part pourrait atteindre 6,7 % à 12,0 % d’ici 2028. Ce taux dépendra de certains facteurs comme la capacité informatique installée, l’efficacité énergétique, les taux d’utilisation et les exigences en matière de refroidissement. Même si les semi-conducteurs de pointe deviennent chaque année 38 % plus écoénergétiques, selon la société de recherche sans but lucratif Epoch AI, la capacité installée augmente de 2,3 fois par an, ce qui fait grimper la consommation globale.
Face à la demande croissante, les investissements dans l’électricité se sont accélérés, progressant à un taux annuel ajusté en fonction de l’inflation de 6 % au cours des cinq dernières années. Ils représentaient près de 5 % des dépenses en immobilisations privées en 2024, soit leur plus forte part depuis 1985.
Données jusqu’en 2024.
Source : RBC Gestion mondiale d’actifs, U.S. Bureau of Economic Analysis (BEA), Macrobond
Le graphique linéaire montre les investissements en immobilisations privés dans les systèmes d’électricité aux États-Unis de 1950 à 2024. Investissements dans l’électricité indexés à 100 en 2017. Les investissements dans l’électricité ont augmenté au fil du temps, mais on observe une augmentation plus rapide depuis 2021. En pourcentage du total des investissements en immobilisations privés, les investissements dans l’électricité représentaient environ 4 % à 5 % depuis 2008 et ont progressé depuis 2021.
Ces investissements ont permis d’accroître la capacité de production à grande échelle à un rythme inégalé depuis plus de dix ans; toutefois, une grande partie de l’augmentation est attribuable aux projets solaires et éoliens. La capacité supplémentaire est moins impressionnante si l’on tient compte tenu de l’intermittence et de la fiabilité. La réduction du financement fédéral destiné aux projets d’énergie verte pourrait freiner les nouveaux investissements.
Le Lawrence Berkeley National Laboratory estime que, à la fin de 2024, plus de 10 000 projets d’électricité recherchaient une interconnexion de réseau aux États-Unis. Cela représente un nouveau volume de production de 1 400 gigawatts (GW) (environ 35 fois la capacité nette ajoutée en 2024) et 890 GW de stockage.
L’histoire nous enseigne toutefois qu’une fraction seulement de ces projets finiront par devenir opérationnels. À peine 13 % des demandes d’interconnexion de 2000 et 2019 avaient atteint l’étape de la commercialisation à la fin de 2024; 77 % ont été retirées et 10 % sont toujours actives. Des milliards de dollars consacrés à des projets d’énergie propre ont été annulés l’an dernier en raison des compressions budgétaires fédérales, selon l’association professionnelle nationale non partisane E2.
Pire encore, le temps nécessaire pour ajouter de nouvelles centrales au réseau a considérablement augmenté. Il est passé de moins de deux ans au début des années 2000 à plus de quatre ans récemment. L’ajout de nouvelles infrastructures de transport peut prendre dix ans.
Données en février 2026.
Source : RBC Gestion mondiale d’actifs, Lawrence Berkeley National Laboratory
Le graphique linéaire illustre le temps médian, en mois, qui s’écoule entre le moment où une nouvelle installation de production électrique présente une demande d’interconnexion au réseau électrique américain et sa mise en service commercial, de 2000 à février 2026. La durée médiane était d’environ 22 mois en 2000 et de 54 mois en 2026.
Parallèlement à cela, la demande d’électricité peut augmenter beaucoup plus rapidement : la construction de centres de données peut prendre environ deux ans. La Federal Energy Regulatory Commission (FERC) a modifié ses règles en 2023 pour s’attaquer à l’accumulation de demandes d’interconnexion et simplifier le processus d’ajout de nouvelles ressources au réseau, mais il est trop tôt, à notre avis, pour en évaluer l’efficacité. D’autres modifications des règles ont été proposées en 2025.
Pour éviter ces retards, d’autres centres de données sont construits avec leur propre capacité locale de production d’électricité. Les turbines au gaz naturel sont particulièrement populaires, mais le prix de l’équipement a doublé ces dernières années et les délais de livraison atteignent maintenant plusieurs années. L’énergie nucléaire fait son retour, Microsoft et Constellation Energy prévoyant remettre en marche un réacteur à Three Mile Island. Google et NextEra Energy cherchent à rouvrir une usine en Iowa, mais la capacité latente est limitée. Les piles à combustible et la conversion de sites d’extraction de bitcoins comptent parmi les autres solutions disparates.
La plupart des nouveaux centres de données restent alimentés par le réseau et le coût de la mise à niveau des infrastructures électriques est généralement réparti entre les contribuables, dont les ménages et les petites entreprises. Certaines entreprises de distribution d’énergie ont beau facturer des tarifs plus élevés aux centres de données, les prix ne couvrent pas entièrement le coût des nouvelles infrastructures. Et lorsque les entreprises de distribution d’énergie achètent de l’électricité sur le marché libre, la demande alimentée par les centres de données fait grimper les prix pour tous les clients.
Cette situation a contribué à la hausse du prix de l’électricité dans le secteur résidentiel, qui a grimpé d’un tiers au cours des cinq dernières années, soit plus de 1,5 fois plus que l’indice des prix à la consommation (IPC) global. Il faut avouer que la plus forte hausse des prix s’est produite avant que la construction de centres de données ne commence à s’accélérer. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, qui a fait flamber le prix du gaz naturel, a été une importante source d’inflation énergétique en 2022.
Données jusqu’en janvier 2026; données désaisonnalisées de l’IPC sur l’électricité.
Source : RBC Gestion mondiale d’actifs, U.S. Bureau of Labor Statistics (BLS), Macrobond
Le graphique linéaire compare la composante électricité de l’indice des prix à la consommation (IPC) des États-Unis de 2015 à janvier 2026 et le montant des investissements dans les centres de données américains de 2020 à janvier 2026. La composante électricité de l’IPC se situait entre 200 et 220 jusqu’en 2021, moment où elle a commencé à augmenter rapidement parallèlement au coût de l’électricité. Les investissements dans les centres de données atteignaient environ 10 milliards de dollars en 2020 et environ 45 milliards de dollars en 2026.
L’effet des centres de données est notable. Selon Bloomberg, les prix de gros de l’électricité ont augmenté de 267 % sur cinq ans dans les régions situées près d’importants centres de données. Une étude de Carnegie Mellon estime que les centres de données et l’extraction de cryptomonnaies pourraient entraîner une hausse de 8 % des coûts moyens de production d’électricité d’ici 2030. L’augmentation pourrait dépasser 25 % sur les marchés où la concentration de centres de données est élevée, comme en Virginie.
La hausse du prix de l’électricité devient un enjeu politique. À notre avis, elle a probablement contribué à la victoire de démocrates lors des élections dans certains États l’automne dernier. De plus en plus préoccupée par l’abordabilité, la Maison-Blanche a demandé aux sociétés technologiques d’« assumer leurs frais » et travaillerait apparemment sur une entente qui permettrait aux promoteurs de centres de données de prendre en charge entièrement le coût des nouvelles infrastructures énergétiques. Certaines sociétés de très grande envergure s’engagent déjà à le faire, même si un processus opaque d’établissement des taux en rend la vérification difficile.
De façon plus générale, la mise en œuvre d’une telle entente exigera que les exploitants de réseaux, les entreprises de distribution d’énergie, les organismes de réglementation d’État, les sociétés technologiques et les autres développeurs de centres de données se coordonnent.
Pour les ménages, l’électricité ne représentait que 2,5 % du panier de l’IPC, de sorte qu’elle n’a contribué qu’à la hauteur de 15 points de base au dernier chiffre de l’inflation sur 12 mois. Mais il s’agit d’une dépense très visible, récurrente et nécessaire.
De sorte que le prix de l’électricité pourrait contribuer davantage aux problèmes d’abordabilité perçus, qui ont miné la confiance des consommateurs. Comme il l’a été lors des élections d’État l’an dernier, le prix de l’électricité pourrait être un enjeu lors des élections de mi-mandat de cette année, en particulier dans les États en proie à d’importantes hausses de prix.
La hausse du prix de l’électricité ne menace pas seulement les mandats des responsables politiques. Selon la société de recherche sur le secteur Data Center Watch, 20 projets représentant des investissements potentiels de près de 100 milliards de dollars ont été bloqués ou retardés par des mouvements d’opposition locaux rien qu’au deuxième trimestre de 2025.
Les défis énergétiques des États-Unis contrastent avec la situation en Chine, où la production d’électricité a augmenté de près de 9 % par an au cours des 25 dernières années. Depuis 2021 seulement, la Chine a accru sa capacité de production comme jamais les États-Unis ne l’ont fait. C’est grâce à une poussée majeure des investissements, à un processus d’approbation simplifié et à une approche « complète » englobant à la fois les énergies renouvelables et la production de combustibles fossiles que le pays a pu accroître sa capacité à un rythme sans précédent.
Source : RBC Gestion mondiale d’actifs, Energy Institute, Macrobond
Le graphique linéaire montre la capacité de production d’électricité des États-Unis et de la Chine en térawattheures (TWh) de 1990 à 2024. La capacité de production aux États-Unis était d’environ 3 200 TWh en 1990 et a atteint environ 4 600 TWh en 2024. En Chine, la capacité de production s’établissait à environ 620 TWh en 1990, a dépassé celle des États-Unis, à environ 4 200 TWh en 2010 et excédait 10 000 TWh en 2024.
Selon les prévisions de BloombergNEF, la Chine continuera d’accroître sa longueur d’avance au cours des cinq prochaines années, en ajoutant près de six fois plus de capacité que les États-Unis. Même si les investissements des sociétés technologiques chinoises dans les centres de données n’ont pas suivi le rythme de ceux des géants américains et l’accès aux puces de pointe est un défi, nous croyons que la forte augmentation de la capacité énergétique de la Chine pourrait être un avantage clé dans la course à la suprématie dans le domaine de l’IA.
De retour aux États-Unis, la dernière série de rapports trimestriels s’est accompagnée d’une nouvelle révision à la hausse des estimations des dépenses en immobilisations liées à l’IA. Les prévisions consensuelles des dépenses des cinq géants – Amazon.com, Alphabet (Google), Meta Platforms (Facebook), Microsoft et Oracle – pour 2026 dépassent maintenant 675 milliards de dollars, ce qui représente une hausse de plus de 60 % par rapport à l’an dernier. Toutefois, si les sociétés technologiques ne peuvent pas mener à bien ces investissements en raison de contraintes énergétiques – et sont, par conséquent, incapables de monétiser rapidement l’accumulation croissante de demandes de services infonuagiques –, leurs valorisations pourraient s’en ressentir.
Le risque est bien connu et devrait se refléter dans une certaine mesure dans les attentes actuelles à l’égard des cours boursiers et des bénéfices, mais on pourrait observer une certaine déception et une réévaluation si les marchés sont trop optimistes à l’égard de la résolution des goulots d’étranglement électriques que peuvent apporter les nouvelles capacités.
De plus, comme la puissance de calcul nécessaire pour entraîner les modèles les plus avancés est multipliée par cinq chaque année selon Epoch AI, les contraintes de capacité pourraient nuire au développement des modèles et au rythme d’amélioration des capacités d’IA de façon plus générale. Une moindre capacité d’inférence entraînerait aussi un ralentissement de la diffusion des outils d’IA qui stimulent la productivité vers d’autres secteurs de l’économie.
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