Guerre en Iran : désescalade ou escalade?

Analyse
Perspectives

Le conflit au Moyen-Orient a plongé les marchés énergétiques dans une crise. Même si les percées diplomatiques ont offert une lueur d’espoir de désescalade, l’accroissement du potentiel militaire et les frappes persistent. Nous examinons l’évolution des tensions, les risques de marché à venir et les leçons que l’histoire offre.

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26 mars 2026

Frédérique Carrier
Première directrice générale et chef, Stratégies
de placement - RBC Europe Limited

Faisons le point

Après quatre semaines de guerre, les États-Unis et Israël ont fait d’importantes avancées dans la dégradation des infrastructures clés iraniennes et de grands actifs navals. Or, les assauts de l’Iran contre les infrastructures énergétiques au Moyen-Orient ont été incessants et ont causé des dommages durables. Le transport dans le détroit d’Ormuz, point névralgique pour les marchés mondiaux de l’énergie, où environ 20 % du pétrole et du gaz naturel liquéfié mondiaux transitent habituellement, demeure fortement restreint.

Les espoirs d’une désescalade ont grandi cette semaine après que plusieurs grands médias américains ont annoncé que l’administration Trump avait transmis des messages à l’Iran par l’intermédiaire de médiateurs tiers, une affirmation que le ministère des Affaires étrangères de l’Iran a confirmée. Cependant, même si les indicateurs diplomatiques semblaient pointer dans une direction positive, les forces américaines ont poursuivi leur renforcement dans la région, notamment avec le déploiement de milliers de Marines et d’actifs navals additionnels. Les forces aéroportées seraient également en route. Tout cela alors que les frappes israéliennes contre les infrastructures iraniennes continuent et les attaques iraniennes contre les installations énergétiques de la région et des villes israéliennes se poursuivent.

Helima Croft, chef de la stratégie mondiale en matière de marchandises et de la recherche au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, RBC Capital Markets, LLC, souligne qu’il ne s’agit pas d’un conflit où les décisions sont contrôlées par un seul décideur, contrairement à l’épisode au Venezuela. L’Iran a des raisons de prolonger le conflit, ne serait-ce que pour raviver la dissuasion contre de futures actions militaires américaines et israéliennes. Pour le régime iranien, maintenant dirigé par des personnes plus jeunes et adeptes de la ligne dure, le conflit semble existentiel. De plus, on ne sait pas dans quelle mesure Israël calibre ses décisions avec Washington, ce qui nous donne à penser que la dynamique d’escalade pourrait ne pas être entièrement synchronisée entre les deux alliés.

Ainsi, même si le président américain Donald Trump cherche à mettre fin rapidement au conflit ou cherche à obtenir un cessez-le-feu lors des négociations – peut-être en raison des prix élevés de l’essence aux États-Unis et des pressions inflationnistes potentielles à l’approche des élections de mi-mandat de novembre –, il pourrait ne pas être en mesure de conclure une entente étant donné que la décision ne relève pas uniquement de Washington. L’Iran et Israël ont également leur mot à dire.

Risques pour le marché des marchandises

Les infrastructures énergétiques du Moyen-Orient sont déjà lourdement endommagées. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) estime que, jusqu’à présent, 40 installations énergétiques au Moyen-Orient ont été sérieusement endommagées dans neuf pays. Il faudra du temps, peut-être au moins plusieurs mois, pour que les champs de pétrole, les raffineries et les pipelines reprennent leurs activités. Le ministre de l’Énergie du Qatar a laissé entendre qu’il faudrait de trois à cinq ans pour réparer les dommages causés à la centrale de gaz naturel de Ras Laffan par les récentes attaques de missiles iraniennes. La centrale est responsable de 17 % de la capacité de production de GNL du Qatar.

Globalement, l’AIE estime que 11 millions de barils de pétrole par jour ont été perdus. Pour mettre les choses en contexte, les chocs pétroliers des années 1970 étaient le fait de la perte de 4 à 5 millions de barils par jour. De plus, 140 milliards de mètres cubes de gaz naturel ont été perdus, comparativement à environ 75 milliards de mètres cubes avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Selon Helima Croft, si le conflit devait durer plusieurs mois, avec peu d’amélioration du transit maritime dans le détroit, les prix du pétrole pourraient dépasser le sommet de 146 $ le baril de 2008. Nous pensons toutefois qu’un tel choc pourrait être atténué si le transport de marchandises liées à l’énergie reprend dans le goulot d’étranglement, que ce soit grâce à des accords bilatéraux entre l’Iran et des partenaires commerciaux amis ou neutres, ou à d’autres mécanismes. Toutefois, même si les flux de navires-citernes augmentaient, les infrastructures énergétiques de la région demeureraient vulnérables en l’absence d’un cessez-le-feu durable, ce qui laisserait les prix du pétrole élevés et sensibles à de nouvelles flambées.

Les prix du gaz naturel pourraient également continuer d’augmenter. Un indicateur utilisé pour les prix mondiaux du GNL est le prix du gaz de la principale plateforme commerciale gazière d’Europe, le Dutch Title Transfer Facility. Les prix ont déjà pratiquement doublé par rapport aux niveaux d’avant la crise, soit environ 32 euros par mégawattheure (MWh), et pourraient avoisiner les 130 euros/MWh si les pannes persistent et si les flux de GNL demeurent perturbés. Ce chiffre est inférieur au pic post-guerre Russie-Ukraine de 2022, où le prix avait culminé à plus de 300 euros/MWh, car l’offre s’est accrue depuis, mais de tels niveaux seraient néanmoins économiquement douloureux.

Mais il n’y a pas que les prix de l’énergie qui sont touchés. Étant donné que le détroit d’Ormuz est également le lieu de passage d’environ 25 % des exportations mondiales d’engrais et compte pour environ 30 % du commerce de l’urée, une perturbation prolongée dans le détroit causerait des retards dans les expéditions d’engrais. Cette situation, combinée à des prix plus élevés, pèserait probablement sur les rendements de culture plus tard cette année, ce qui accentuerait la pression sur les prix des aliments. L’approvisionnement en hélium, un gaz essentiel à la fabrication de semi-conducteurs, est également touché négativement.

Comparaison États-Unis-Canada avec les autres

Services économiques RBC incite les investisseurs à considérer cette crise énergétique dans le contexte d’une économie américaine qui évolue de façon relativement positive. Selon Services économiques RBC, il est peu probable que ce choc provoque une récession. Les États-Unis profitent d’une sécurité énergétique et alimentaire relative. Le gouvernement fédéral affiche un déficit budgétaire de 6 % à 7 % du PIB, ce qui est trop élevé pour de nombreux Américains, mais il s’agit tout de même d’un facteur de stimulation. Environ 20 % du revenu des ménages est composé de transferts de sécurité sociale indexés sur l’inflation, ce qui est près d’un sommet historique, tandis que le taux de chômage demeure près de creux records. Parallèlement, les investissements considérables dans l’IA et les gains de productivité continuent de soutenir la croissance économique.

Cependant, le prix du pétrole à 100 $ le baril pourrait faire grimper l’indice des prix à la consommation (IPC) à 3,5 %, ce qui compliquera le travail de la Réserve fédérale américaine et exercera des pressions supplémentaires sur les ménages à faible et moyen revenu, qui absorbent déjà une vague d’inflation pluriannuelle, les pressions tarifaires et la perspective d’une hausse des coûts d’emprunt.

Hormis les États-Unis, les pays qui dépendent des importations d’énergie, comme le Japon, les États européens, certaines économies émergentes et, dans une moindre mesure, la Chine et le Royaume-Uni, ressentiront probablement la pression de la hausse des prix de l’énergie. Les pays qui ont fermé leurs capacités de raffinage aux industries à forte intensité carbonique en mer sont particulièrement à risque, selon nous. Un conflit prolongé accentuerait le ralentissement économique dans les économies les plus touchées. Le Canada, en tant qu’exportateur net d’énergie, se démarque, à nos yeux, en tant que bénéficiaire potentiel.

Certaines régions peuvent mieux composer avec les répercussions économiques d’un choc énergétique que d’autres

Variation totale en points de pourcentage par rapport aux prévisions de RBC Gestion mondiale d’actifs

Variation totale en points de pourcentage par rapport aux prévisions de RBC Gestion mondiale d’actifs pour le PIB et
          l’inflation globale pour diverses régions
  • Incidence sur le PIB
  • Incidence de l’inflation globale

Remarque : suppose une hausse permanente de 40 $ le baril de pétrole et une hausse de 50 % des prix du gaz naturel, au 9 mars 2026.

Sources : RBC Gestion mondiale d’actifs, Bloomberg Economics, Organisation de coopération et de développement économiques

Dans un scénario qui suppose une hausse permanente de 40 $/baril des prix du pétrole et une hausse de 50 % des prix du gaz naturel par rapport aux niveaux d’avant la crise au Moyen-Orient, le graphique à barres montre la variation totale en points de pourcentage par rapport aux prévisions de RBC Gestion mondiale d’actifs pour le PIB et l’inflation globale pour diverses régions. Aux États-Unis, cela n’aurait aucune incidence sur le PIB et l’inflation augmenterait de 0,90 point de pourcentage. En Europe, le PIB diminuerait de 0,80 point de pourcentage et l’inflation augmenterait de 1,50 point de pourcentage. Au Royaume-Uni, le PIB diminuerait de 0,55 point de pourcentage et l’inflation augmenterait de 1,25 point de pourcentage. Au Japon, le PIB diminuerait de 1,00 point de pourcentage et l’inflation augmenterait de 1,50 point de pourcentage. En Chine, le PIB diminuerait de 0,70 point de pourcentage et l’inflation augmenterait de 0,55 point de pourcentage. Au Canada, le PIB augmenterait de 0,60 point de pourcentage et l’inflation, de 0,90 point de pourcentage.

Titres à revenu fixe et actions

Jusqu’à maintenant, la volatilité la plus élevée a été observée sur les marchés des titres à revenu fixe, qui se sont concentrés sur l’incidence inflationniste du conflit. Les attentes de réductions additionnelles de taux par la plupart des banques centrales ont été remplacées par des attentes d’une possibilité de plusieurs hausses de taux. À un moment donné, nous pensons que l’incidence sur la croissance économique attirera l’attention, ce qui pourrait finir par tempérer les attentes des analystes quant à des hausses de taux.

En ce qui a trait aux actions, les risques augmentent que cette situation se transforme en ce que Lori Calvasina, chef, Stratégie sur actions américaines, RBC Capital Markets, LLC, appelle une « panique liée à la croissance », soit un épisode au cours duquel les craintes d’une récession ne se concrétisent pas, mais commencent à être prises en compte.

Lors des cinq paniques liées à la croissance depuis la grande crise financière de 2008-2009, l’indice S&P 500 a connu des baisses de 14 % à 20 %, d’une durée de 2 à 9 mois. Selon Mme Calvasina, les actions ont probablement déjà amorcé un repli attribuable à une panique liée à la croissance. Comme il faudra peut-être du temps aux marchés boursiers pour évaluer entièrement l’incidence de la crise sur les bénéfices des sociétés, la correction pourrait ne pas être aussi rapide que celle de l’épisode des tarifs de 2025, selon elle, où l’indice S&P 500 a reculé de 19 %, puis a rapidement fait volte-face, grimpant à un nouveau sommet en moins de trois mois.

Leçons du passé

Souvent, les crises remodèlent les politiques gouvernementales. Le choc pétrolier de 1973-1974 a incité de nombreux pays à établir des réserves stratégiques de pétrole pour se prémunir contre de futures perturbations de l’offre. La crise d’aujourd’hui pourrait également faire monter la sécurité énergétique au sommet des programmes politiques et accélérer les investissements dans les énergies renouvelables et l’électrification et, potentiellement, donner lieu à un renouveau plus généralisé de l’énergie nucléaire.

Pour l’instant, nous pensons que les investisseurs devraient s’attendre à une volatilité accrue des marchés boursiers et des titres à revenu fixe, car le conflit pourrait évoluer sur plusieurs trajectoires différentes. Les investisseurs à long terme ne doivent pas oublier que, lors des principaux conflits militaires depuis la Seconde Guerre mondiale, les marchés boursiers ont touché un creux bien avant la fin officielle des hostilités.


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