En 2026, l’heure n’est plus aux baisses de taux

Analyse
Perspectives

Les banques centrales, la guerre au Moyen-Orient, l’inflation et l’évolution du paysage des taux

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26 juin 2026

Tasneem Azim-Khan
Stratégiste en chef, Placements, RBC PH&N Services-conseils en placements inc.

Nota : Tous les commentaires, renseignements et données datent de la fin de la journée du vendredi 19 juin 2026.

Les espoirs de réduction des taux s’amenuisent tandis que les craintes d’inflation s’intensifient

À l’approche de 2026, les marchés tablaient en moyenne sur de modestes baisses de taux de 50 à 80 points de base (un point de base équivaut à 0,01 %) de la part de la Réserve fédérale américaine (Fed), et croyaient même que la Banque du Canada (BdC) pourrait imiter son homologue du Sud.

Comme le monde a changé en quelques semaines à peine ! Ces attentes avaient été fixées avant le 28 février, date du début des attaques militaires des États-Unis et d’Israël contre l’Iran. En raison des hostilités au Moyen-Orient, les prix de l’énergie ont bondi de pas moins de 70 % entre le 28 février et le mois d’avril . Ils ont ensuite diminué en réaction à l’annonce de pourparlers en vue d’un cessez-le-feu. Même si les hausses se sont atténuées depuis, les prix se situent toujours à environ 30 % au-dessus du niveau où ils se trouvaient avant le début de la guerre en Iran.

La Fed.–et les banques centrales du monde entier–se trouvent maintenant dans une position peu enviable : composer avec une hausse de l’inflation alors que les perspectives de croissance économique sont incertaines. Aux États-Unis, les répercussions de la guerre sur les prix sont apparues clairement dans l’indice des prix à la consommation (IPC) de mai. Le principal indicateur de l’inflation des prix à la consommation a augmenté de 0,5 % pendant le mois et de 4,2 % en glissement annuel. Ce niveau, sans précédent depuis mai 2023, est principalement attribuable à l’envolée des prix de l’énergie, en particulier l’essence, le diesel et le carburéacteur. La hausse a été légèrement supérieure aux prévisions générales, et l’on craint de plus en plus que les prix des aliments commencent aussi à augmenter. Même l’inflation de base (c.-à-d. l’IPC qui exclut les coûts des aliments et de l’énergie) a augmenté de 2,9 % en rythme annualisé, ce qui représente une nouvelle hausse par rapport à avril et se situe bien au-dessus de la cible d’inflation de 2 % de la Fed.

Malgré la conclusion récente d’un protocole d’entente entre les États-Unis et l’Iran, nous nous attendons à ce que l’offre de pétrole demeure limitée à court terme et croyons qu’un rétablissement automatique des prix de l’énergie en vigueur avant le conflit est peu probable. Les stocks de barils ont chuté radicalement dans le monde entier. Aux États-Unis, la réserve stratégique de pétrole a atteint ses plus bas niveaux en plus de 40 ans à la suite du recours aux stocks d’urgence, qui ont atténué les perturbations de l’approvisionnement provoquées par la fermeture du détroit d’Ormuz. Comme il faudra des semaines ou des mois pour que le transport du pétrole dans la voie navigable se normalise, la diminution des stocks pourrait se poursuivre à très court terme. Mis à part le bas niveau des stocks, la reconstruction des infrastructures énergétiques endommagées ne se fera pas du jour au lendemain. Par conséquent, le risque d’une hausse persistante de l’inflation à court et à moyen terme reste présent.

Laissons de côté les prévisions relatives aux prix de l’énergie pour parler des effets secondaires de l’inflation liée à l’énergie, qui se manifestent déjà dans la hausse des tarifs aériens, l’augmentation des coûts du transport et la généralisation de l’inflation des services. En toute franchise, même avant le conflit, les craintes que l’inflation demeure supérieure aux prévisions en raison de la politique douanière désordonnée de l’administration Trump étaient grandissantes, mais elles sont beaucoup moins vives cette année que l’an dernier.   

Outre la poussée inflationniste mentionnée plus haut, le marché du travail–à tout le moins en surface–continue également de faire preuve de résilience. En mai, le nombre d’emplois non agricoles a augmenté d’environ 172 000 et le taux de chômage s’est maintenu au niveau sain de 4,3 %. Les deux éléments clés du double mandat de la Fed semblent indiquer pour l’instant que des baisses ne sont pas vraiment nécessaires à court terme.

La Réserve fédérale : « Tournée des Ères » de Kevin Warsh

Conformément aux attentes générales, la Fed a maintenu les taux dans une fourchette de 3,5 % à 3,75 % lors de sa dernière réunion, tenue en juin et la première pour le nouveau président du Conseil, Kevin Warsh. Contrairement aux prévisions moyennes à l’approche de 2026, le graphique à points de la Fed indiquait plus loin un durcissement de politique annonçant une hausse des taux d’intérêt dans le courant de l’année. Le vote des membres du Comité fédéral de l’open market (FOMC) qui fixent les taux a de fait révélé que la moitié d’entre eux s’attendent à une pause pour le reste de l’année et que l’autre moitié prévoit au moins une hausse. Le point médian laissait entrevoir une hausse d’à peine 25 points de base.

Bien que cette pause en soi n’ait pas vraiment été surprenante, plusieurs faits dignes de mention sont à signaler pour le Comité.

Tout d’abord, la réunion inaugurale dirigée par M. Warsh a dénoté un abandon remarquable de son penchant jusque-là manifesté pour une politique expansionniste. De l’avis général, ce penchant avait été l’un des principaux motifs de la décision de M. Trump de lui confier ce poste. Rappelons qu’avant sa nomination, M. Warsh avait préconisé à de nombreuses reprises une baisse des taux. Cependant, à sa première réunion, M. Warsh a adopté un ton étonnamment ferme en insistant fortement sur les risques inflationnistes, tout en soulignant la détermination « unanime et sans équivoque » du Comité à maîtriser l’inflation.

En ce qui concerne les deux mandats de la Fed, le président du Conseil a pratiquement passé sous silence l’un d’eux, soit le plein emploi. Selon le décompte des Services économiques RBC , M. Warsh a mentionné l’inflation à 19 reprises durant la conférence de presse, alors qu’il n’a parlé de la main-d’œuvre que quatre fois. Interrogé sur la santé du marché du travail aux États-Unis, M. Warsh a été avare de commentaires en répondant que les données sur l’emploi avaient évolué dans la bonne direction.

Mentions de l’inflation et du travail lors de la conférence de presse

Diagramme à barres montrant les mentions de l’inflation et de la main-d’œuvre en conférence de presse.

Avant même de tenir sa première réunion, M. Warsh avait l’intention de rompre le statu quo à la Réserve fédérale. Pour marquer le changement d’orientation, le président du Conseil n’a pas présenté de graphique à points et n’a pas donné d’indications prospectives, à l’égard desquelles il avait déjà exprimé un profond mépris en soutenant qu’elles entravaient la politique future. Dans ce qui semblait être la première étape d’une nouvelle ère de concision de la Réserve fédérale, M. Warsh n’a pas perdu de temps à remanier la politique de communication du Comité en publiant après la réunion un communiqué laconique de 130 mots piquants, alors que les déclarations des précédents dirigeants de la Fed comportaient habituellement au moins 300 mots.

Une refonte est manifestement en cours, car le président de la Fed a l’intention de revoir les méthodes de communication de la Réserve fédérale d’ici la fin de l’année dans le cadre d’un processus qui prendrait aussi en considération les conférences de presse tenues après les réunions du FOMC, le graphique à points, le calendrier des réunions, les transcriptions et les procès-verbaux. En outre, M. Warsh a annoncé la formation de cinq groupes de travail investis des mandats suivants :

  • Communications de la Fed
  • Politique relative au bilan
  • Collecte et sourçage des données
  • Productivité et emplois
  • Cadres et politiques concernant l’inflation

L’opinion de M. Warsh selon laquelle le FOMC a les mains liées par ses prévisions et la banque centrale ne peut agir avec souplesse parce que la Fed révèle toutes ses intentions n’est pas nécessairement sans fondement. Néanmoins, l’abandon des indications prospectives et des prévisions de taux explicites a des conséquences immédiates pour les marchés et l’économie en général. Une rupture des communications par la Fed pourrait entraîner des répercussions inattendues. La perception d’un manque de transparence de la Fed et le malaise suscité par l’incertitude entourant la politique risqueraient de provoquer une intensification de la volatilité sur les marchés boursiers et obligataires, les investisseurs devant tirer leurs propres conclusions sur l’orientation de la Fed en fonction des nouvelles données économiques.

Cependant, alors que les marchés doivent composer avec un remaniement de la politique et du processus de la Fed à court terme, nous croyons que celle-ci finira par rester tributaire des données. Compte tenu de la pénurie de main-d’œuvre et du fait que l’inflation dépasse nettement la cible de 2 % de la Fed (que M. Warsh a maintenue), nous croyons que le nouveau président aura beaucoup de mal à baisser les taux conformément à la position de Donald Trump. Par conséquent, nous nous attendons à ce que la Fed s’abstienne de toute intervention d’ici la fin de l’année. Le protocole d’entente à propos de la guerre avec l’Iran est une bonne nouvelle à première vue : le rapport entre l’offre et la demande de pétrole reste tendu, et les autres tensions inflationnistes liées aux droits de douane, à l’augmentation des salaires et à l’IA ne se sont pas encore dissipées. Somme toute, la Fed semble pencher pour une hausse plutôt que pour une baisse des taux si ces pressions persistent.

Récession ou non au Canada ? Là est la question

Nous sommes d’avis qu’au Canada, la prépondérance de données économiques peu reluisantes depuis le début de l’année, contrebalancée par la hausse de l’inflation résultant de la cherté de l’énergie, devrait inciter la Banque du Canada à maintenir le statu quo, c.-à-d. à ne pas modifier sa politique monétaire d’ici la fin de l’année.

Bien que le taux d’inflation annuel au Canada soit passé de 2,4 % en mars à un peu moins de 3 % en avril , cette progression est principalement attribuable à la hausse des prix de l’essence et d’autres produits énergétiques. Il est réjouissant de constater que, le taux de chômage a chuté à 6,6 % en mai (en forte baisse par rapport à 6,9 % en avril), l’économie ayant créé 88 000 emplois, principalement à temps plein (et une première hausse notable des emplois depuis novembre 2025 a été observée). Malgré tout, la croissance du PIB a été légèrement négative au premier trimestre. Même s’il s’agissait du deuxième trimestre consécutif de recul du PIB, nous n’estimons pas encore que le pays est en récession, car la faiblesse de l’économie n’est pas suffisamment généralisée. Il est important de noter que l’ensemble de ces résultats signale la présence de capacités inutilisées considérables qui pourraient, au fil du temps, faire contrepoids aux pressions inflationnistes.

Lors de sa réunion de juin, le Conseil de direction de la Banque du Canada a maintenu le taux directeur à 2,25 % , déclarant qu’il continuait de surveiller l’évolution de l’inflation et de l’économie mondiale. Pour l’instant, la BdC prévoit que les pressions sur les prix engendrées par la conjoncture géopolitique s’atténueront vers la fin de l’année, et que l’inflation globale reviendra ainsi à sa cible de 2 %.


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Tasneem Azim-Khan

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